L’histoire de l’eau à Hong Kong est marquée par des périodes très difficiles de rationnement, et ce dès la fin du XIXe siècle, lorsque la population croît et que les sécheresses se multiplient. En 1860, lorsque la Convention de Pékin accorde au Royaume-Uni le contrôle sur une partie du Hong Kong actuel (le reste suivra en 1898), la ville, alors appelée Victoria, compte environ 120 000 habitants qui s’alimentent en eau via des puits et des sources locales. La population augmentant rapidement, un premier rationnement en eau est mis en place dès 1895. D’autres suivront, jusqu’au dernier en 1981. Au début du XXe siècle, la ville n’a connu des années sans interruption de l’alimentation en eau qu’en 1908, 1919, 1920 et 1921. Ces épisodes critiques sont richement illustrés de photos et de témoignages au sein du centre de sensibilisation H2OPE, qui donne à voir comment la ville de plus de 7,5 millions d’habitants raconte son rapport à l’eau.

Photo d’archive exposée au H2OPE Center © H2OPE Center

On y remarque notamment la place des sceaux d’eau en plastique rouge de la marque Red A, devenu un symbole local, qui a fourni des milliers de sceaux légers, solides et peu chers aux hongkongais pour collecter de l’eau plus facilement dans les points de ravitaillement1.

Malgré cette histoire marquée par la pénurie, l’eau à Hong Kong est aujourd’hui facilement accessible, et l’une des moins chères au monde. Pour l’historienne Ho Pui Yin2, « c’est comme si nous n’avions rien appris des difficultés passées » car Hong Kong est une des villes dans le monde où la consommation d’eau est la plus élevée par personne, entre 130 et 150 litres d’eau par jour (à titre de comparaison, Eau de Paris compte 145 litres par personne et par jour dans la capitale).

Panneau informatif sur les rationnements d’eau, H2OPE Center © Estelle Bertola et Hafid Ait Sidi Hammou

La gestion de l’eau de la ville s’est construite au fil des rationnements, d’abord via des puits bâtis par les autorités dans les zones urbaines au XIXe siècle et des aqueducs en bambou érigés par les villageois en périphérie pour acheminer l’eau des montagnes ; puis, par la construction de plusieurs réservoirs et le déploiement de larges réseaux de canalisations. Enfin, depuis 1965, l’accord de DongShen, avec la province chinoise du Guangdong, permet à la ville d’acheter de l’eau du fleuve Dongjian et de sécuriser l’approvisionnement de 70 % à 80 % de l’eau douce consommée par ses habitants3. Cet arrangement pose des enjeux économiques, politiques, mais aussi climatiques, le bassin du Dongjian étant considéré comme une zone en pénurie d’eau, qui doit approvisionner aujourd’hui sept villes. Afin de réduire sa dépendance à la province du Guangdong, Hong Kong cherche donc à investir dans des sources d’eau alternatives.

Utiliser l’eau salée pour réduire la pression sur l’eau douce

Dans cette situation, la ville a aménagé ses infrastructures de manière innovante pour mobiliser une ressource plus accessible : l’eau de mer. Aujourd’hui, Hong Kong est l’une des seules villes au monde à utiliser l’eau de mer pour la chasse d’eau, et ce depuis 1957.

Le système repose sur plusieurs dizaines d’usines de pompage et de traitement réparties tout au long de la côte et connectées à un réseau dédié de canalisations desservant plus de 85 % de la population4. L’eau est filtrée puis désinfectée avant d’être distribuée dans les foyers, et les eaux usées salines sont traitées avec les eaux usées ordinaires avant d’être rejetées dans la mer. Selon les services d’eau, l’utilisation de l’eau de mer pour la chasse d’eau leur fournit 320 millions de mètre cube d’eau par an, soit environ 20 %5 des besoins en eau, et demande une consommation en électricité moindre. C’est pourquoi la ville continue de « convertir » des toilettes à l’eau salée quand cela est considéré possible et viable.

À ce titre, elle bénéficie aussi de son investissement passé dans ce double réseau d’eau qu’il s’agit désormais d’étendre et de maintenir. Le financement des infrastructures et de leur gestion reste toutefois important, et ses détracteurs pointent du doigt l’effet de l’eau salée sur les tuyaux, et les coûts de maintenance plus élevés pour remplacer les canalisations corrodées6. Pour contrer ces critiques, les services d’eau proposent, depuis 2013, un programme pour aider les gestionnaires d’immeubles à réaliser l’entretien de leur plomberie7.

Il [l’usage de l’eau de mer pour la chasse d’eau] s’agit d’une solution particulièrement pertinente pour les villes avec une densité importante, et où la main-d’œuvre est moins chère

D’autres sources d’eau sont explorées pour réduire la pression sur l’eau douce et la dépendance à la province du Guangdong. L’eau de mer est également traitée pour devenir potable, avec l’ouverture d’une usine de dessalement en 2022 qui devrait fournir 5 % de l’eau douce de Hong Kong, et à terme, 10 %8. La réutilisation des eaux usées est aussi à l’étude, ou encore la récupération des eaux de pluie, particulièrement fréquentes sur le territoire, avec la construction de nouveaux réservoirs comme celui de Happy Valley Recreation Ground, d’une capacité de stockage de 60 000 m3.

Les toilettes comme espace d’expérimentation ?

L’usage d’eau de mer dans les toilettes pourrait-il s’appliquer à d’autres villes côtières, notamment en France ? Une étude de Ng Tze Ling de 20159 se penche sur la question du coût de sa mise en place, en comparaison avec celui du recyclage des eaux usées, pour le cas de 15 villes côtières dans le monde. Elle en conclut qu’il s’agit d’une solution particulièrement pertinente pour les villes avec une densité importante, et où la main-d’œuvre est moins chère, telles que Shanghai ou Mumbai. 

Les toilettes apparaissent comme un espace propice aux expérimentations, permettant de remettre en question les réglementations ou les habitudes culturelles

Si elle paraît donc difficile à mettre en place dans un contexte français, l’exemple de Hong Kong permet surtout de soulever la question de la chasse d’eau et de montrer qu’elle peut devenir centrale dans une stratégie de long-terme de gestion de ses ressources en eau. A l’heure où la chasse d’eau française utilise encore de l’eau potable, et tandis que de plus en plus de territoires sont frappés par la pénurie d’eau, de nombreuses solutions alternatives apparaissent : eau de pluie, eaux grises, eaux usées traitées, toilettes sèches. Mais vouloir changer les toilettes c’est aussi se confronter aux réseaux hérités et aux limites qu’ils peuvent imposer. 

C’est notamment ce que montrent les travaux de recherche menés par l’Institut Paris Region, le programme OCAPI (LEESU, École des Ponts ParisTech), et l’Agence de l’eau Seine Normandie10. Les toilettes apparaissent comme un espace propice aux expérimentations, permettant de remettre en question les réglementations ou les habitudes culturelles. La question peut aussi se poser autrement : il n’est plus seulement question de savoir comment se débarrasser de déjections en utilisant le moins d’eau possible mais comment organiser leur valorisation.

  1. https://www.mplus.org.hk/en/magazine/red-a-hong-kong-plastic-manufacturing/ ↩︎
  2. Témoignage visible au H2OPE Center à Hong Kong ↩︎
  3. https://www.devb.gov.hk/en/publications_and_press_releases/press/index_id_12710.html ↩︎
  4. https://www.wsd.gov.hk/en/core-businesses/water-resources/seawater-for-flushing/index.html ↩︎
  5. https://www.wsd.gov.hk/en/core-businesses/water-resources/seawater-for-flushing/index.html ↩︎
  6. https://www.scmp.com/opinion/letters/article/3356071/must-hong-kong-use-seawater-flushing-despite-leaks-and-repairs ↩︎
  7. https://www.wsd.gov.hk/en/water-safety/flushing-water/index.html ↩︎
  8. https://www.wsd.gov.hk/en/core-businesses/water-resources/desalination/index.html ↩︎
  9. Ng, T. L. (2015). « Comparaison des coûts de l’eau de mer pour la chasse d’eau et du recyclage des eaux usées ». Water Policy, 17, 83–97. ↩︎
  10. https://storymaps.arcgis.com/stories/495f0ceb57044510b121d2f144e8acbd

Par Estelle Bertola et Hafid Ait Sidi Hammou

Cet article suscite en nous des réflexions sur les nouvelles manières de percevoir les métiers de la fabrique urbaine et de concevoir les politiques publiques. Redécouvrez ces thèmes avec : 

L’interview de Jean-François Caron qui rappelle l’importance de créer de nouveaux imaginaires pour l’aménagement du territoire, notamment concernant la gestion des ressources naturelles dans le contexte du dérèglement climatique. 
L’interview de Karim Lahiani qui valorise les projets alternatifs de développement du territoire, en particulier ceux qui s’appuyent sur les ressources locales.
L’ouvrage Quartiers Libres – Demain la ville, un recueil de 14 nouvelles de fiction qui, face aux discours dominants et anxiogènes sur l’avenir de nos villes, propose des nouvelles façons d’habiter et de concevoir la transition écologique et sociale.

Des inspirations à mettre en perspective avec la nécessité de créer des modèles alternatifs de gestion de l’eau à Hong-Kong, mais également ailleurs dans le monde…

Nous avons besoin de votre consentement

Lumières de la ville tente de vous proposer chaque jour une information urbaine de qualité sans publicité, et pour cela aimerait que vous acceptiez que les cookies soient placés par votre navigateur pour pouvoir analyser le trafic de notre site Web, activer les fonctionnalités liées aux réseaux sociaux, et vous proposer un contenu personnalisé. Cela impliquera le traitement de vos informations personnelles, y compris votre adresse IP et votre comportement de navigation. Pour plus d'informations, veuillez consulter notre Politique de cookies. Pour modifier vos préférences ou rejeter tous les cookies fonctionnels sauf ceux nécessaires, veuillez cliquer sur «Configurer les préférences».

Voulez-vous accepter ces cookies?

Analytics
Youtube Trackers