Toute ville connaît l’obsolescence. Dans les plus grandes civilisations, les plus grandes villes ont parfois été rayées de la carte, abandonnées, détruites par le temps : même Rome, la “ville éternelle”, connaît les ruines et les destructions. L’obsolescence semble ainsi intrinsèque à la ville et au modèle urbain. Si elle est quelque part inévitable, on peut se demander qui programme l’obsolescence de la ville, par quels moyens et comment nous pouvons la freiner. 

Pourquoi se poser la question de l’obsolescence programmée dans nos villes ? 

Se demander si nos villes sont programmées à l’obsolescence a quelque chose d’assez étonnant : on emploie en effet communément le concept “d’obsolescence programmée” pour les produits et des biens de tous les jours, et non pour des environnements : on évoquera ainsi l’obsolescence programmée pour un téléphone, une ampoule, un collant, mais rarement pour désigner la durabilité et la résilience d’un bâtiment ou d’un quartier. 

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L’obsolescence programmée est née dans les années 1930. Symbole de prospérité industrielle et source de croissance, elle est restée très utilisée par de nombreuses entreprises, jusqu’à l’émergence de premières critiques. Effectivement, dès les années 1960, certaines marques de biens de consommation apparaissent plus fiables que d’autres : on dénonce déjà la fragilité de certains produits par rapport à leurs concurrents. Pourtant, il faut attendre les années 2010 pour que la notion gagne la sphère publique et politique : les premières lois allant à l’encontre des produits à durée de vie programmée remontent à cette décennie. Dans la loi française du 17 août 2015, relative à la transition énergétique pour la croissance verte, l’obsolescence programmée est définie comme “l’ensemble des techniques par lesquelles un metteur sur le marché vise à réduire délibérément la durée de vie d’un produit pour en augmenter le taux de remplacement”, Elle est aujourd’hui punie d’une amende de 300 000 euros et de deux ans d’emprisonnement. La notion est donc bien encadrée par la loi, mais elle ne concerne aujourd’hui que des biens de consommation. 

Symbole d’une société de consommation et d’abondance, l’obsolescence programmée a été un modèle de croissance économique à part entière. Aujourd’hui, un mouvement de contestation naît d’une volonté d’un système économique plus durable et plus écologique, une question qui touche de plus en plus la fabrique de la ville et nos usages dans les centres urbains. 

La crise de la Covid est un accélérateur des réflexions sur la durabilité et la résilience de nos villes. Le premier confinement a révélé certaines failles de la ville : problèmes de durabilité, de répartition des espaces, de mono-fonctionnalisme. De nouvelles exigences, celles de penser et créer la ville de demain sont ainsi nées de la crise. 

Il y a aujourd’hui deux façons d’aborder le sujet de l’obsolescence programmée de la ville. Une première, celle de lister les facteurs qui font d’une ville qu’elle est programmée à une forme d’échec, d’auto-destruction. La seconde, par la négation, consiste à réfléchir à ce qui n’est pas une ville obsolète : autrement dit, à déterminer qu’est une ville résiliente, durable, modulable dans le temps et selon l’évolution des usages ?  

Qu’est-ce que la ville obsolète ? 

Nos modèles urbains traditionnels portent en leur sein une forme “latente” d’obsolescence programmée, que ce soit dans la conception des bâtiments, dans la fonction des quartiers, dans la réversibilité de leurs usages. Ces modèles traditionnels semblent en réalité avoir été créés pour répondre à des besoins présents, parfois dans l’urgence, sans envisager leur utilisation future. On pense par exemple aux barres d’immeubles des années 1960, conçues pour faire face à une vague d’immigration massive. Aujourd’hui, leur architecture -peu d’isolement sonore-, l’entassement de centaines de familles au sein d’un même bâtiment, le manque de mixité sociale pose un réel problème d’obsolescence de ces logements. Ils sont parfois inadaptés, ségrégatifs ou encore vétustes. La question consiste finalement à se demander comment l’on peut réinventer ces espaces aujourd’hui, afin de susciter un intérêt nouveau et le renouvellement de quartiers entiers. Des politiques de renouvellement urbains ou la “signature de marque” de certains bâtiments (par exemple par leur architecte, comme cela peut être le cas des bâtiments Le Corbusier) permettent aujourd’hui de redynamiser ces quartiers, voire même de les rendre de plus en plus attractifs auprès du grand public. 

Nos villes sont-elles programmées à l'obsolescence ?

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Pendant le confinement, des formes d’obsolescence de la ville sont également apparues. Des nombreux espaces monofonctionnels ont ainsi révélé leurs failles. On pense par exemple aux quartiers de bureaux, comme la City de Londres ou encore le quartier de La Défense à Paris. Née dans les années 1960 et fruit d’une logique de zonage urbain, la Défense a été vidée de ses occupants par le confinement et la progression du télétravail. Le quartier est devenu fantôme alors même que dans d’autres quartiers de la ville, la problématique de sur-occupation des logements battait son plein. À cet égard, la City de Londres est un exemple intéressant. En septembre 2020, de nombreux articles évoquaient encore “l’agonie de la City” ou encore une “ville endormie”. Une forme d’obsolescence temporaire d’un quartier entier de la ville, s’est révélée par l’épisode de la Covid.  Mais une forme d’obsolescence de plus long terme de ce type de quartier, liée aux changements des usages et des pratiques du travail a également vu le jour. Elle peut être corrélée à un modèle d’urbanisme et à des modes d’organisation de la ville jugés “obsolètes”. On considère par exemple que le zonage urbain, qui attribue à chaque bâtiment une fonction spécifique est désormais périmé, inadapté, comme cela a pu être vérifié dans le cas des quartiers d’affaires. Cela pose d’ailleurs la problématique de la résilience de la ville : aux crises, aux risques… Une notion clé pour aborder la question de l’obsolescence programmée de la ville. 

L’obsolescence de la ville peut également être due à l’emploi de matériaux peu ou pas résilients dans la construction. On critique aujourd’hui beaucoup les tonnes de déchets produits par le secteur du bâtiment, générés lors de travaux de rénovation ou lors de la destruction de bâtiments vétustes. Certains matériaux, se dégradent plus vite ou peuvent se montrer moins résilients aux grands changements qui peuvent avoir lieu dans une ville (changement climatique, vieillissement du bâti, risques naturels, changement des goûts et des tendances architecturales, changement des modes de travail ou de la cellule familiale…). Dans la structure même du bâti s’inscrit également une première forme d’obsolescence programmée de la ville. Certaines entreprises ou associations se relaient ainsi afin de créer une ville plus durable en récupérant les matériaux de construction jugés obsolètes avant qu’ils ne deviennent des déchets. La question de la dégradation des matériaux est plus complexe. En effet, un excès inverse pourrait être d’utiliser des matériaux résistants dans le temps, comme le béton, mais qui peuvent poser d’autres questions en termes de durabilité et de résilience de l’espace urbain : artificialisation des sols, dégradation des écosystèmes… 

Un équilibre difficile entre durabilité et évolutif 

Un dilemme semble aujourd’hui se dessiner. Créer la ville résiliente, durable, n’est pas chose simple, car de multiples enjeux, de plus ou moins long terme, s’entremêlent. Créer la ville durable, d’un point de vue écologique, n’est pas forcément s’assurer de son adaptabilité dans le temps. 

Ces dernières années, c’est l’enjeu environnemental qui a dominé en ville. L’émergence de cette grande problématique, liée à l’urgence environnementale touche les domaines de la construction, de l’espace public, des transports en ville, des matériaux, de la labellisation des bâtiments… L’objectif de la ville durable est de contrecarrer l’obsolescence des villes en pensant les constructions et les pratiques de la ville sur le long terme. Bâtiments bioclimatiques, matériaux biosourcés, mobilités douces sont des exemples d’initiatives qui permettent de construire la ville durable. Plus récemment, une nouvelle tendance a émergé : celle de créer une ville modulable, évolutive selon les grandes transformations économiques, sociales, technologiques, environnementales qui pourraient avoir lieu dans les prochaines années. On parle par exemple de logements évolutifs, de bureaux modulables, ou encore des parkings capables de se transformer en logements selon l’évolution de l’utilisation des automobiles en ville. Rendre la ville évolutive est aussi une manière de lutter contre l’obsolescence programmée de cette dernière : cela permet d’assurer une continuité dans l’adaptation de la ville aux usages de ses habitants.  

En apparence, ces deux logiques sont assez antagonistes. Créer la ville durable implique de rechercher une forme de résilience de la ville au long terme, ce qui ne peut se faire sans une certaine agilité et adaptabilité. Rendre les bâtiments plus flexibles permet entre autres d’adapter le bâti à ses usagers, sans la contrainte de devoir tout détruire. Aujourd’hui, on détruit en effet un bâtiment soit parce qu’il est vétuste, mal équipé, pas aux normes, soit parce qu’il n’est plus adapté à ses occupants. Afin de lutter contre ces deux logiques, on peut donc favoriser le réemploi de matériaux lors de rénovation, ou tout simplement rendre les bâtiments évolutifs. 

Somme toute, la ville durable, résiliente et évolutive est une ville qui peut difficilement se montrer obsolète. 

Alors quelles sont les conditions de la résilience ? 

Il est difficile d’établir les conditions de la résilience, car elle est un processus complexe, prenant en compte des aspects très divers. S’il n’existe donc pas de “recette” pour créer la ville résiliente et durable, certaines pistes semblent toutefois plus cohérentes que d’autres. 

La question des modèles technologiques au sein de nos villes va faire de plus en plus parler d’elle. La ville intelligente, la ville connectée peut-elle éviter toute forme d’obsolescence programmée ? Rien n’est moins sûr. La ville 4.0 doit s’adapter constamment aux usages, aux progrès technologiques, aux nouveaux besoins des populations. Dans cette course à la technologie, le risque est précisément de recréer une nouvelle forme d’obsolescence de la ville : l’obsolescence technologique, l’obsolescence des savoirs et des biens qui la constitue. Il faut ainsi penser la continuité des services, malgré la possible obsolescence des systèmes qui le permettent. 

Nos villes sont-elles programmées à l'obsolescence ?

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Une piste de réflexion pour l’avenir est d’inventer de nouveaux métiers autour  de la notion de ville résiliente. Il peut s’agir de professions institutionnelles comme l’institut obsolescence en France, qui accompagne tout type d’acteurs et d’initiatives destinées à lutter contre l’obsolescence programmée, même au sein de la ville. L’institut offre, par exemple, des services de conseils, des formations de sensibilisation à la question. Il a ainsi participé au SIVIIM, en septembre dernier, afin d’accompagner les villes médianes dans une démarche durable à l’avenir. 

Repenser le rôle de l’architecte pourrait également permettre de créer aujourd’hui des villes durables. En tant que concepteur du projet, l’architecte et le designer ont un rôle clé à jouer dans la fabrique de bâtiments résilients, évolutifs et intelligents. Ce sont les penseurs, les concepteurs de la ville résiliente, à échelle locale. Par exemple, en utilisant des matériaux durables, en pensant résilience aux risques et aux grands changements qui marquent notre société, en favorisant le réemploi et non la destruction systématique, en créant des lieux hybrides, les constructeurs de la ville d’aujourd’hui peuvent nous amener à penser ce qu’elle sera demain, et la rendre adaptable à ce qu’elle sera demain. On peut aujourd’hui parler des grands projets de remaniement des bâtiments du quartier de la Défense, qui devrait intégrer des logements, des restaurants, des commerces au sein des immeubles de bureau. 

Enfin, il est peut-être question de s’interroger sur les grandes transformations de nos sociétés, sur les modes de travail, sur la cellule familiale, sur les usages de la ville par les différentes générations. Faire ce travail d’analyse, de prospective est nécessaire afin de comprendre à quels enjeux seront confrontées nos villes de demain, et ainsi d’anticiper les besoins auxquels elles devront répondre. 

Bien sûr, la ville n’est pas éternelle, elle évolue au fil des siècles, des habitants, des contextes historiques. Chaque ville porte en elle une forme d’obsolescence latente : elle est obligée de se transformer, parfois de faire disparaître certains de ses quartiers, afin de s’adapter. Lutter contre l’obsolescence de la ville à très long terme est irréaliste, en revanche, le travail est sans doute d’arrêter de la programmer.

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