Prendre soin du vivant qui ne parle pas notre langue
Ces deux dernières semaines, nous avons eu chaud, très chaud.
La canicule historique que nous venons de traverser a transformé nos rues, nos places, nos logements et nos écoles en lieux d’épreuve, de survie parfois.
Nos corps ont peiné, les nuits n’ont pas permis le repos et les plus vulnérables ont été les premiers exposés. Comme toujours.
Et nos villes minérales, trop imperméables, trop pauvres en ombre, en eau et en sols vivants, ont une nouvelle fois révélé leur fragilité.
Mais cette chaleur extrême ne nous parle pas seulement du climat. Elle nous parle de notre manière d’habiter le monde. Elle nous rappelle brutalement, une fois de plus, qu’une ville qui ne prend pas soin des arbres, des sols, des rivières, des oiseaux, des insectes et de l’ensemble du vivant finit aussi par ne plus prendre soin des humains.
Longtemps, nous avons pensé la ville comme une affaire strictement humaine. Nous l’avons dessinée pour mieux nous déplacer, produire, consommer, habiter, nous rencontrer parfois. Dans cette histoire, les non-humains ont trop souvent été relégués au rang de décor, de contrainte réglementaire ou de promesse environnementale.
La biodiversité est devenue un mot que l’on ajoute aux projets. Pour faire bien. Pour convaincre certains élus. Ou pour renforcer une certaine “acceptabilité du projet” ! Mais prendre soin du vivant ne peut pas se réduire à planter quelques arbres, préserver une continuité écologique ou compenser ailleurs ce que l’on détruit ici. Prendre soin suppose de reconnaître que les sols, les arbres, les herbes invasives, les pollinisateurs, les forêts, l’eau et l’ombre ne sont pas seulement autour de nous : ils font monde avec nous.
Ce nouveau numéro de Lumières de la ville part de cette idée : l’urbanisme ne peut s’arrêter aux humains. Si, en s’inspirant de l’urbanisme du care, il consiste à partir des vulnérabilités, à réparer ce qui peut l’être et à répondre aux besoins réels d’un territoire, alors, il doit aussi apprendre à reconnaître les vulnérabilités du vivant non-humain.
Les entretiens réunis ici nous invitent à sortir d’un rapport de surplomb. Ils nous apprennent à composer avec le vivant plutôt qu’à le gérer. Dans les occupations forestières étudiées par Bernadetta Budzik, par exemple, protéger la forêt devient peu à peu une manière de vivre avec elle : les chemins se déplacent pour laisser l’herbe repousser, les cabanes s’accrochent aux arbres sans les blesser. La forêt cesse d’être un objet à défendre pour devenir un milieu habité.
Avec Karim Lahiani, paysagiste et urbaniste, cette attention au vivant prend une dimension plus politique encore : il nous faut formuler des contre-projets, rouvrir les imaginaires et penser la régénération des milieux comme une véritable alternative aux logiques d’artificialisation. Lauriane Mouysset, économiste de la biodiversité et chercheuse au CIRED prolonge cette réflexion en rappelant que la biodiversité se joue dans les sols, les continuités écologiques, les usages et surtout les choix d’aménagement. Chaque décision d’urbanisme transforme un socio-écosystème, autrement dit l’imbrication fragile entre des milieux, des espèces et des sociétés humaines.
Prendre soin des non-humains, c’est donc interroger nos priorités. Qui compte dans un projet urbain ? Qui peut faire valoir son besoin d’habiter, de circuler, de se reproduire, de se protéger ? Qui parle pour les chauves-souris dérangées par la lumière, pour les moineaux chassés des façades rénovées, pour les sols que l’on artificialise ?
La canicule nous oblige à regarder ces questions en face. L’arbre n’est pas un ornement : il est une infrastructure vitale. Il ne s’agit pas d’opposer l’écologie à la justice sociale. Au contraire. Les quartiers les plus fragiles sont souvent les plus exposés à la chaleur, à la pollution, à la minéralité excessive, à l’absence d’arbres. Prendre soin de la biodiversité, c’est donc aussi prendre soin des conditions concrètes de l’habitabilité humaine.
Peut-être faut-il commencer par là : comprendre que la biodiversité n’est pas juste un truc en plus sympa dans les projets urbains, mais l’une des conditions de notre survie.
Yoann Sportouch, rédacteur en chef


