Regarder avant de transformer
Transformer un quartier ne devrait jamais commencer par un dessin.
Avant les plans, les programmes et les scénarios, il y a un territoire vécu : des habitudes, des attachements, des conflits, des solidarités, des bâtiments, des sols et des paysages. Il y a des chemins empruntés chaque jour, des lieux que l’on évite, d’autres que l’on protège, et des qualités que l’habitude a parfois rendues invisibles.
C’est sur cette matière concrète et sensible que porte ce premier numéro du cycle Quartiers de demain. Son propos engage un changement profond de posture : avant de prétendre transformer un quartier, il faut apprendre à le regarder depuis les situations vécues par celles et ceux qui l’habitent. Il faut même parfois se donner la possibilité de vivre ces mêmes situations.
À Sedan, Marie Alléaume, de l’agence Grue, et Pascal Ferren, de l’agence Camille Alfada, montrent ce que la permanence sur site et le jury citoyen changent au projet. Rester permet de percevoir ce qu’une visite rapide laisse de côté, mais aussi de nouer une relation de confiance avec le quartier. La participation ne consiste plus seulement à recueillir des avis : elle devient une production collective de connaissances et un partage de la responsabilité de la transformation.
Avec Nadia Herbreteau, de l’agence Ilex, ainsi que Ludovic Delorme et Alessia Calò, de Lab 705, l’immersion devient un véritable outil de conception. Traverser un quartier à différentes heures et saisons, éprouver la chaleur, la pluie ou le vent, observer les déplacements et les obstacles du quotidien permet de concevoir à partir du réel. Cette attention invite aussi à agir sans attendre : installer un banc, créer de l’ombre, restaurer un sol ou préfigurer un usage peut déjà améliorer la vie du quartier.
Avec Sara de Gouy, le regard se déplace à hauteur d’enfant. Plans, maquettes et cartographies permettent aux élèves de devenir acteurs du projet. Ils révèlent les espaces de jeu, de conflit, de calme ou de refuge que les adultes ne voient pas toujours. À Coulommiers, l’école devient ainsi un levier de transformation du quartier tout entier.
Enfin, François Decoster, architecte-urbaniste et cofondateur de l’AUC, invite à rompre avec les représentations réductrices des quartiers populaires. À Saige-Formanoir, reconnaître les qualités des tours, des paysages et des réseaux d’entraide conduit à interroger le réflexe de la démolition. Détruire un bâtiment, c’est aussi risquer de défaire des liens et d’effacer une histoire collective.
Ce premier numéro porte une conviction : l’attention n’est pas une étape secondaire du projet urbain. Elle en est le point de départ. Observer, rester, éprouver, écouter et apprendre des habitants ne ralentit pas la transformation. Cela la rend plus juste, plus précise et plus responsable.
C’est ainsi que l’urbanisme du care prend corps : dans des méthodes concrètes qui transforment les projets autant que les relations entre celles et ceux qui les fabriquent.


