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Black Friday : un événement obsolète pour les villes ?

DĂ©bat
La RĂ©daction , le 27 novembre 2019
Cette année, le Black Friday, une tradition héritée des Etats-Unis, a lieu le vendredi 29 novembre. Ce terme qui fait initialement référence aux embouteillages sur les routes causés par ce vendredi qui suit Thanksgiving, désigne aujourd’hui l’une des journées de soldes les plus lucratives pour les commerces.
Le Black Friday marque le début de la période d’achats pour les fêtes de fin d’année, et concerne tous les secteurs de vente, du textile aux jouets, en passant par l’électronique. D’ailleurs, ce sont plusieurs dizaines de milliards de dollars qui sont dépensés chaque année aux USA ! Dès le 11 novembre, l’équivalent chinois du Black Friday, le Single’s Day, a montré, une fois de plus, que l’engouement des consommateurs pour ce type d’événement annuel ne faiblit pas.

Et pourtant, aujourd’hui, ce sont 88% des Français qui considèrent que les entreprises incitent à la surconsommation. Les initiatives se multiplient pour valoriser le recyclage, les objets de seconde main ou encore le circuit court. Face à cela, la journée du Black Friday se place comme apogée d’une société d’hyperconsommation aujourd’hui remise en question.

Comment est donc perçu aujourd’hui le Black Friday ? Quels sont les impacts de ce modèle de consommation sur nos villes ? Quelles sont les réactions et alternatives proposées, et en quoi modifient-elles aujourd’hui nos modes de vie urbains ?


Black Friday et impacts sur la ville


En France, le Black Friday apparaît en 2013, d’abord et surtout sur internet, via les sites leaders du e-commerce tels que Amazon, ou Cdiscount, avec des promotions d’une durée de 24 heures. Il se popularise progressivement dans les grandes surfaces, même si, ne faisant pas l’objet d’un jour de congé comme aux Etats-Unis avec Thanksgiving, le e-commerce reste plus lucratif. En effet, aux Etats-Unis, les longues files d’attentes dans les magasins et mouvement de foule dans les centres commerciaux atteignent réellement des proportions impressionnantes pour cette occasion !

Scène de bousculade lors du Black Friday ©️Powhusku via Flickr



Afin de capter les consommateurs français et de raviver leur intérêt pour cette journée, de nouvelles initiatives sont mises en place par les grands magasins. Ainsi, le BHV Marais organise un grand jeu le 29 novembre de 9h à11h30, et propose aux gagnants un Week-End à New York. Pour un bon nombre de marques, les offres en ligne s’étendent jusqu’au Cyber Monday, qui désigne le lundi suivant le Black Friday. Un travail marketing visant à susciter l’envie d’achat chez les consommateurs, et à diversifier les lieux de vente, en revalorisant ainsi les grands magasins. Face à cela, le recours de plus en plus fréquent au e-commerce et à la livraison de colis intensifient la circulation routière en milieu urbain. Pendant la période du Black Friday, ce sont près de 2,5 millions de livraisons qui sont attendues chaque jour, de quoi causer quelques embouteillages ! Mais surtout produire un pic de pollution intense...

Périodes de soldes, courses de Noël… Toutes les occasions sont bonnes pour renforcer cette culture d’achat, qui n’est pas sans impact sur l’espace urbain. Outre les magasins et rues commerçantes qui se remplissent à ces périodes là, l’importance du commerce influence progressivement l’aménagement, avec la construction de centres commerciaux toujours plus grands et multifonctionnels, ainsi que la privatisation progressive de nos espaces publics. Les grands enseignes et marques sont omniprésentes dans nos centre-villes, à tel point que l’on parle parfois d’uniformisation des villes. Cette tendance à la monofonction ne fait désormais plus figure de modèle viable, ni créateur d’urbanité, et renforcent les logiques de concurrence parfois difficiles à suivre pour les commerces locaux, notamment dans les villes de petite et moyenne taille.


Vers la fin de l’hyper-consommation ?


Face à cette tradition qui perdure, l’envie de se tourner vers d’autres modèles se fait sentir, que ce soit pour des raisons écologiques, économiques, ou sociales. Alors que 500 millions de déchets vestimentaires et 40 millions de jouets sont jetés en France annuellement, l’hyperconsommation fait débat. Chaque année, les réactions contre le Black Friday se font entendre. La marque vestimentaire Adresse Paris organise par exemple le Repair Day, incitant les gens à réparer leurs vêtements plutôt que d’en racheter d’autres. Naturalia organise le Wrack Friday, en référence aux produits que l’on peut acheter en vrac, limitant ainsi emballages et déchets supplémentaires.

Ce qui se joue là, c’est la revendication de nouveaux modes de consommation, considérés comme plus respectueux de l’environnement, en privilégiant les marques éthiques et durables, les circuits courts. Avec un double facteur financier et écologique, ces initiatives se concrétisent de plus en plus en milieu urbain. D’après WeDressFair, 8% des français aujourd’hui seraient membres d’un système d’échange local, et près de 59% des Français récupèrent, réutilisent ou réparent aujourd’hui leurs produits et matériaux !

Modifier nos modes de consommation passe aujourd’hui par différents biais. La fabrication de ses propres produits, cosmétiques ou ménagers, est une des grandes tendances actuelles. La diminution des intermédiaires est également encouragée : c’est ce que met en avant Polette, qui propose des paires de lunettes de vue à partir de 10 euros, en passant directement du fabricant au consommateur. Si ce concept s’est d’abord construit exclusivement via le e-commerce, l’entreprise a depuis ouvert un premier magasin à Paris. De manière générale, l’économie circulaire et collaborative est de plus en plus valorisée. L’ouverture en 2016 de La Bonne Pioche à Grenoble, une épicerie de produits locaux sans emballage qui valorise les circuits courts en est un bon exemple, et a d’ailleurs reçu le soutien de Grenoble Métropole !


Comment cela se concrétise dans l’espace urbain ?


Cette évolution de nos modes de consommation change aussi la vie et l’espace urbain. L’émergence de lieux et de services qui favorisent plutôt une logique de déconsommation constitue une nouvelle manière d’investir les espaces. C’est le cas par exemple des recycleries, qui se multiplient aujourd’hui dans nos villes. Apprendre à réparer ses objets dans un lieu qui favorise l’échange et la rencontre, permet de faire de lien entre souci d’urbanité et alternatives au modèle de consommation actuel. En comptant aussi les ateliers de réparation de vélo, on trouve près d’une quinzaine de recycleries rien qu’à Paris !

Occuper et investir l’espace public, c’est également insister sur l’impact concret des systèmes d’échanges et d’économie, à une époque où le e-commerce aurait tendance à nous le faire oublier. La consommation se digitalise de plus en plus et face à cela, certains acteurs ont fait le choix de faire vivre la réflexion par un réancrage dans l’espace urbain, ce qui participe à mieux mesurer l’impact de ces modes de vie. Ainsi, la marque de vêtement WeDressFair, opte pour des actions symboliques : le jour du Black Friday, elle ferme ses points de vente en signe de protestation, et choisit de recouvrir les murs d’affiches de campagne pour mieux consommer et recycler. Des informations que l’on peut aussi se procurer sur internet, mais qui ont d’autant plus d’impact lorsqu’elles surgissent dans nos villes.

Ces initiatives ne se développent d’ailleurs pas seulement en parallèle des commerces classiques, mais peuvent au contraire les impliquer. C’est le cas de l’application Too Good To Go, qui propose de récolter les invendus alimentaires des commerces et restaurants partenaires à des prix plus avantageux, pour éviter le gaspillage. Une preuve que les commerces déjà existants ont eu aussi leur rôle à jouer dans le développement d’une économie circulaire et solidaire. C’est d’ailleurs tout le principe des
Frigos Solidaires, une idée née à Berlin, et qui est aujourd’hui largement diffusée dans les villes françaises : proposer des produits alimentaires stockés dans des frigos extérieurs, dans la rue, pour les plus démunis. Cette logique du don se développe assez bien en milieu urbain, avec le système des Give Box, qui permettent de donner ou d’échanger des objets entre usagers. Des petites boîtes qui investissent l’espace public lui donnent une nouvelle fonction et peut créer de l’interaction et de la rencontre entre les gens.

Dans beaucoup de villes, un travail de recension de tous ces lieux est effectué, souvent avec le soutien du gouvernement local. L’émergence de lieux et de services adaptés permet à cette logique de déconsommation de s’implanter de mieux en mieux. Plus encore, elle permet de diversifier les usages de l’espace urbain, en sortant de la logique commerciale aujourd’hui très (trop) présente. Quel est l’impact réel de ces transformations, et peut-elle réellement changer la donne ? La multiplication de ces initiatives peut-elle demain être une solution pour tendre vers une société de la décroissance ?

Crédit photo de couverture ©Dieter de Vroomen via Unsplash





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