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Comment le design urbain peut-il changer la ville ?

Débat
La Rédaction , le 28 mars 2019
À la croisée de multiples disciplines, le design urbain cherche à améliorer la qualité de vie des habitants. Avec comme préoccupations premières l’usage des espaces urbains et l’humain, quel impact a-t-il dans l’aménagement des villes ?
Le design urbain, par et pour les habitants
Qui connait mieux la ville que celui qui la pratique au quotidien ? Souvent peu pris en compte dans la réflexion de projets urbains, le savoir habitant a pourtant beaucoup à apporter. Premier acteur de son territoire, le citadin a la capacité singulière d’expérimenter la ville à travers divers usages et bien souvent de capter l’ensemble des interactions qui s’y développent. L’implication habitante dans un processus de co-conception d’espace à une double vertue : la première est de prendre en compte dans les enjeux du projet les savoirs issus de l’expertise des habitants qui pratiquent la ville au quotidien, mais également de proposer un projet cohérent pour favoriser son acceptation par la population. De nouveaux modes de co-création sont d’ailleurs portés par des collectifs pluridisciplinaires qui cherchent à intégrer dans la réflexion du projet les capacités d’explorateurs quotidien de la ville que possèdent ses habitants. L’approche sensible développée par la création de balades urbaines permet alors aux concepteurs des espaces urbains de placer les citoyens au coeur des projets de territoire.

Aussi, une des particularités du design urbain est de mettre le savoir collectif au centre de la création. C’est ce que s’est donné pour objectif le collectif ETC dans la réalisation de ses diverses expérimentations urbaines. En 2011, le collectif, lauréat du concours “Defrichez-la” lancé par l’Etablissement Public d’Aménagement de Saint Etienne, a investi pour une durée de 3 ans un vide urbain. L’occupation de cette friche, renommée “Place du Géant”, a permis d’impliquer les habitants dans les processus de réflexion du devenir de la place dans l’attente d’un projet immobilier. Renommé “Place au changement”, le lieu s’est voulu comme un chantier ouvert dans le but de donner vie à ce lieu inoccupé. Le collectif a ainsi dessiné sur le sol et le pignon de façade des plans fictifs de futurs logements pour aider les habitants à se projeter dans un volume virtuel afin de discuter des possibilités d’aménagement. De nombreux ateliers ont été imaginés tout au long de l’occupation de ce site. Gratuits et de natures variées (jardinage, création de mobiliers, illustrations...), ils ont permis de fédérer un large public et de collaborer pour la conception de l’espace public temporaire.


La Place du géant co-construite par les habitants ©Collectif ETC sur wikimedia commons



De l’ordinaire à la curiosité urbaine
Les installations graphiques issues du design urbain ont également pour vocation de changer l’image d’un lieu, de renforcer son identité et lui donnant une esthétique nouvelle. Souvent utilisé pour révéler des espaces ordinaires du quotidien, la mise en récit du lieu par l’installation d’une oeuvre, la coloration de son architecture ou le dessin renouvelé de ses formes, a la capacité de lui donner une âme et éveiller la curiosité des visiteurs. Ainsi, de petites installations dans l’espace urbain peuvent avoir de réels impacts sur l’identité de ce dernier, comme l’illustre ce terrain de basket ball à Paris, qui suite à sa repeinte est devenu un lieu incontournable des photographes et des sportifs parisiens.


Terrain de basket des Batignolles - Paris - Source Unsplash

 

À plus grande échelle, l’utilisation du design urbain peut complètement transformer l’image d’un quartier. C’est ce qui s’est passé à Copenhague, au Danemark, dans le quartier de Nørrebro. Dans le but de revitaliser un des quartiers les plus socialement et ethniquement diversifié de la ville, le parc urbain Superkilen, d’un demi-kilomètre de long, a été aménagé pour créer un espace public appropriable par l’ensemble des habitants. Dans le pays du design, la collaboration entre l’agence d’architecture BIG, l’agence de paysagisme Topotek 1 et le collectif d’artistes Superflex a fait naître ce projet insolite, celui de créer un parc urbain universel regroupant une collection d’objets mondiaux mis en scène. Ainsi sur 3 zones différenciées par des identités plastiques et graphiques qui leur sont propres, un ensemble de mobiliers urbains issus d’une soixantaine de pays a été disposé. Les passants peuvent utiliser des équipements sportifs de Los Angeles, s’abriter sous les palmiers de Chine ou cerisiers du Japon, marcher sur les plaques d’égouts d’Israël et profiter des enseignes lumineuses du Qatar, cet ensemble hétéroclytes faisant échos à la diversité des origines présentes dans le quartier.

Ces 3 espaces distincts accueillent chacun des activités variées. La première zone, surnommée la place rouge, est principalement dédiées aux sports. Son sol, recouvert de caoutchouc rouge, renforce fortement l’esthétisme du lieu. Entre les zones de skate et les rings de boxe thaïlandaise, les enfants peuvent profiter d’une aire de jeux équipée de bancs brésiliens et des balançoires venues d’Irak.


Les couleurs vives du sol font parties intégrantes du lieu © 準建築人手札網站 Forgemind ArchiMedia sur Wikimedia commons



La deuxième zone se veut comme un salon urbain. Le mobilier urbain accueille les joueurs de backgammon et d'échecs, venus passer un moment de détente et d’échange. Au sol, des lignes blanches apportent une véritable dynamique au lieu. Enfin la troisième zone est un “parc vert” qui offre des espaces vallonnés permettant aux habitants de s’y installer pour pique-niquer ou pratiquer des activités en plein air.

L’ensemble de ce projet a été co-construit avec les habitants du quartier, dont certains sont partis en voyage à la recherche d’objets à intégrer. Ce parc est un véritable succès : en offrant une diversité d’usages, des ambiances différentes, et en lui attribuant un caractère cosmopolite, l’équipe de concepteurs a réussi le pari de créer un parc appropriable par tous, propice aux échanges et rencontres. La conception du parc a également permis d’attirer de nouveaux usagers dans le quartier, et notamment de nombreux touristes qui viennent découvrir ce lieu unique et insolite.

Le design urbain au service des usagers
Apporter des solutions pour faciliter les modes de vie urbain est également un des buts du design urbain. Comme l’écrivait l’architecte Camillo Sitte dans son ouvrage L’art de bâtir les villes en 1889, “tous les principes de l’art de construire les villes se résument dans le fait qu’une cité doit offrir à ses habitants à la fois la sécurité et le bonheur”. Un peu plus d’un siècle après, les préoccupations des aménageurs restent les mêmes : proposer des repères dans les villes pour favoriser le sentiment de sécurité, l’appropriation et de bien-être. Le design urbain peut alors se mettre au service de ces problématiques car son process intègre dès le début la question de l’usager et peut développer une approche artistique et créative qui va faciliter la création d’une ville unique. Avec souvent de petites interventions dans le paysage urbain, il a la capacité d’impacter fortement l’esprit des lieux, les rendant plus facilement appropriables et personnalisés.

D’ailleurs, le travail de design signalétique a souvent un rôle important dans l'appréciation d’un lieu et marque les esprits. En un regard, on peut ainsi savoir dans quel univers urbain on se trouve. Certaines villes développent ainsi une réelle personnalité avec des installations urbaines spécifiques, comme par exemple les bouches de métro parisiennes conçues par Guimard qui possède la même forme et le même univers graphique, qui permet de créer des repères dans la ville. Autre exemple, au Portugal, sur les bords du Tage à Lisbonne, l’agence de communication graphique P-06 Atelier et Global Landscape Architects, ont réalisé un remarquable travail de signalétique sur la nouvelle piste cyclable. En favorisant les usages sur le lieu, les designers ont également apporter une nouvelle identité graphique.


Dans le quartier de Belem à Lisbonne, la piste cyclable accueille une signalétique originale ©Googlemaps



Penser une meilleure appropriation de la ville passe également par un travail fin qui favorise le sentiment de sécurité chez les usagers en jouant sur un dialogue apaisant et des dispositifs participant à un changement d’image d’un lieu autrefois peu accueillant, anxiogène ou encore inconnu. Dans cette approche, le designer hollandais Daan Roosegaarde, en collaboration avec Heijmans, a par exemple mis au point une technologie innovante permettant d’éclairer une piste cyclable lorsqu'elle est pratiquée de nuit. S’inspirant du tableau de Vincent Van Gogh “Starry night”, l’installation propose une expérience sensible de la pratique nocturne du vélo. Assurant l’éclairage de la piste, elle offre également un moment de poésie dans le quotidien monotone des usagers.


La piste cyclable Van Gogh au Pays-bas ©
Mirko Pompigna sur googlemaps



L’intégration de designers urbains dans les équipes de concepteurs peut donc permettre et faciliter l’attention portée aux qualités d’usage des espaces créés. C’est d’ailleurs le choix que font aujourd’hui certaines équipes, qui à travers la pluri-disciplinarité, proposent des processus de création collaboratifs qui permettent d’aboutir à une vraie intelligence de projet. Les artistes peuvent également apporter une touche d’esthétisme et contribuer à créer des univers graphiques pour des ambiances urbaines plus riches. En intégrant cette diversité d’expertise, il est alors possible de ne plus seulement se pencher sur la spatialité ou encore l’esthétisme du projet mais également sur son côté durable et appropriable. Espérons que ce type d’installations et initiatives se développent davantage pour que nos villes deviennent plus surprenantes et plus humaines, pour un quotidien moins monotone et davantage familier.

Photo de couverture : le salon urbain du parc Superkilen, Copenhague - source unslpash  

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1 Commentaire

  1. La “Place Rouge” de Copenhague, un exemple de “Fake new urbaine”.
    Architecte-paysagiste et auteure de l’Urbanisme végétal, j’ai l’occasion d’aller régulièrement à Copenhague. Bien sûr, j’ai visité à plusieurs reprises la fameuse “Place Rouge” conçue par BIG. Quelle ne fût pas ma stupéfaction lors de ma dernière visite en août 2018 de constater que cette place était en chantier total. Tout le sol était en réfection…
    J’ai rencontré un jeune couple d’architectes qui faisaient une installation autour du chantier et ces derniers m’ont appris que cette fameuse “Place Rouge” était un échec absolu.
    – Sur le plan de la fréquentation, il y a un rejet total des habitants du quartier qui souhaitent plus d’arbres, plus de végétation et en général plus d’aménité.
    – Sur le plan de l’usage, le sol s’est avéré tellement glissant en hiver qu’il a provoqué des chutes accidentelles. Il a dû être entièrement refait. Il a été décidé de le calepiner en briques sur champs en reprenant les dessins antérieurs, ce qui, à mon avis, ne donnera rien en terme de design vu la capacité de la brique à se ternir.
    – Sur le plan des couleurs, celles-ci n’ont pas tenu à l’exposition au soleil.
    – Sur le plan des plantations, leur remplacement s’avère nécessaire car le sel épandu pour faire fondre le verglas a pénétré dans les fosses de plantations provoquant ainsi leur mort.
    – Sur le plan financier, le coût de restauration s’élève à plus d’1,7 millions d’euros. Plus de la moitié de cette somme a été payée par l’entreprise, par le sponsor et par BIG. Les prix obtenus par ces deux derniers ont été également affectés à cette restauration.

    Vous publiez une image de la “Place Rouge” au moment de sa livraison à la fin de l’été 2017. Evidemment cette image et tout le discours qui l’accompagne sont extrêmement séduisants pour le milieu des designers urbains. Je puis vous affirmer que sur le terrain la réalité est vraiment désolante et agressive.
    Cette vision du design urbain est pour moi une forme d’imposture, d’indécence vis à vis des habitants d’un quartier dit “sensible” qui souhaitent un lieu calme et beau (oui, j’ose le mot !) plutôt qu’un environnement incitant à l’excitation.

    Je suis d’autant plus choquée par cette réalisation que ses images très fortes se sont répandues de façon virale sur le net, elles ont fait le tour du monde et sont montrées en exemple de design urbain, comme vous le faites dans votre article.
    Et, comble du “fake process”, ces mêmes images étaient présentées l’été dernier au DAC – Dansk architecture Center – à Copenhague dans le cadre d’une exposition sur les espaces publics ! Aucune mention de la restauration en cours de cette place n’était faite !
    Nos villes sont-elles appelées à être le théâtre des images hors sol qui pullulent sur le web et agitent les neurones de nos designers urbains ?

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