Ça fait l'actu !

L’architecte Antoine Grumbach nous dévoile ses prémices de Mai 68

Portrait
La Rédaction , le 24 mai 2018
Quelques années avant l'ultra-médiatisé mois de Mai 68, pendant lequel la société française a été bouleversée sous l'impulsion d'une jeunesse en colère, des signes avant coureurs témoignaient déjà d'une prise de conscience qui s'effectuait au sein des étudiants de l'hexagone. Aux Beaux-Arts notamment, les étudiants en architecture dont faisait en particulier partie Antoine Grumbach, vivaient une époque véritablement transitoire entre deux manières d'enseigner l'architecture. Les enseignements, peu tournés vers les problématiques sociales de l'époque et trop perçus à travers l'aspect esthétique et artistique, devaient être réformés. L'architecte Antoine Grumbach fait partie de ces étudiants précurseurs qui ont permis aux jeunes architectes d'être plus en phase avec leur futur métier. Découvrez son rôle dans les prémices de ce que l'on connaît aujourd'hui de Mai 68, mais aussi de l'architecture.
« Il y avait aux Beaux-Arts un degré intellectuel très traditionnel »

Je suis rentré à l’école des Beaux-Arts en 1961. C’était alors une école complètement repliée sur elle-même dans laquelle les étudiants restaient au moins 10 ans parce qu’en même temps que d'étudier, ils arrondissaient leurs fins de mois avec des petits boulots, en particulier dans des agences d’architecture. Il y avait également aux Beaux-Arts un degré intellectuel très traditionnel, avec des brimades et tout ce qui va avec... En bref, le climat était extrêmement pesant. Or dans les agences c’était très différent puisque les architectes travaillaient sur des milliers de logements sociaux et les lauréats du grand prix de Rome continuaient de recevoir les commandes directes. Car oui, à cette époque,il n’y avait pas de concours… Dans les années 60 donc, les enseignements en architecture étaient très en retard par rapport au reste du monde.

Avec d’autres camarades, nous sommes allés voir ce qu’il se passait en Allemagne, en Angleterre, en Italie et partout dans le monde : c’était beaucoup plus ouvert sur l’époque contemporaine, sur la réflexion… à côté, nos programmes scolaires étaient complètement ridicules, avec un petit cours de technique, un autre d’histoire de l’architecture, et nous ne faisions que copier des bâtiments classiques…

Ensuite, en 1963, à Cuba a eu lieu le congrès international des architectes. Grâce à un bateau affrété par les cubains, tous les étudiants architectes d’Europe ont pu rejoindre le congrès. C’était incroyable de voir un bateau plein d’étudiants arriver à Cuba pour débattre ensemble sur la politique de l’architecture ! En même temps, j’ai eu la chance de participer à un espèce de séminaire secret dans lequel nous n’étions qu’une vingtaine parmi les deux milliers de jeunes architectes présents sur l’île ! Lors de cette rencontre en petit comité, on nous parlait de l’impérialisme technologique américain et la façon dont les architectes devaient s’en emparer au service du peuple…

Bon, cette petite escapade m’a valu à mon retour une arrestation par les forces de l’ordre françaises qui pensaient que j’agissais contre la France. J’ai été retenu pendant 4 heures à l’aéroport pour m’expliquer !

« Un véritable laboratoire de l’enseignement était en création »

En tout cas, il commençait à y avoir une conscience qui se construisait sur l’idée de changer les enseignements en architecture. Aux Beaux-Arts, nous n’avons jamais eu d’enseignement sur la question du logement. À nos yeux, elle nous paraissait pourtant essentielle ! En 1966, j’ai donc organisé une grève pour que les étudiants puissent avoir un projet de logement social. Dans toutes les agences, les architectes concevaient des kilomètres de barres et de logements sociaux, avec Sarcelles et tous les grands ensembles, alors qu’en école, nous n’avions rien !

J’étais accompagné d’un tas de copains, dont Roland Castro qui me disait sans arrêt « tu nous emmerdes, on fait des logements toutes les semaines pour gagner du pognon et tu veux encore qu’on en fasse à l’école ? ». Bien sûr, il me taquinait mais nous avons quand même enfin obtenu un grand projet de logements sociaux ! En fait, avec les étudiants insatisfaits des enseignements, nous essayions d’aller partout : nous allions aux cours d’Henry Lefebvre, de Claude Levi Strauss, de Roland Barthes… Notre objectif était d’introduire les sciences humaines, la technique dans la production architecturale.

Par la suite, il y a eu une demande de réforme de l’enseignement de l’architecture de la part d’André Malraux et avec le directeur de son cabinet Max Querrien ainsi qu’avec Michel Rocard qui était alors chargé de cette réforme. Par conséquent, nous avons créé des ateliers de groupes pour essayer de casser la structure de l’enseignement. Parmi ces groupes, en est apparu un avec toutes les personnes, dont moi, qui voulaient contrer les ateliers les plus conservateurs. On y avait une réelle liberté qui nous a immédiatement permis d’introduire des professeurs de sociologie, de constructions, de philosophie… Un véritable laboratoire de l’enseignement était en création.

Par ailleurs avec l’atelier Candilis, dont je faisais partie, nous étions était très au courant de ce qu’il se passait concernant les critiques du logement social traditionnel, à une époque durant laquelle se posaient beaucoup de questions sociales. C’était le temps d’un vrai foisonnement des idées et d’un grand enrichissement culturel.

En somme, ce qui a été très frappant au moment de la réforme de l’enseignement supérieur, c’est que le directeur de l’enseignement supérieur nous disait que ce que nous faisions dans les écoles d’architecture était génial : « au lieu d’apprendre par cœur et de recracher tel quel au professeur, on vous incite tout de suite à produire ! ».

« Passer d’une idée à la réalité »

À l’école avec mes camarades, nous nous battions pour que les étudiants architectes agissent pour le collectif. De la même manière que les Centre Hospitaliers Universitaires, nous voulions voir des centres universitaires d’architecture dans lesquels les étudiants puissent travailler sur des projets confiés par les communes. C’est d’ailleurs de cette manière que ça fonctionne en Chine. Au final ça ne s’est jamais fait, bien que ce fut un grand débat. En contrepartie, de nombreuses réformes profondes sur les rapports entre l’architecture et la société ont vu le jour dans une ambiance intellectuelle bien particulière.

Ce changement qui s’opérait à l’époque était en réalité surtout associé aux étudiants engagés politiquement, ou syndicalement, comme c’était mon cas. Et puis nous avons en fin de comptes pris le pouvoir lors des élections aux dépens des étudiants plus « traditionnels ». On a également utilisé la revue Melpomède pour revendiquer nos idées. Nous hurlions dans nos textes et dans nos interventions contre le manque de conscience sur la question sociale. Pour nous, l’architecture c’était de la philosophie ainsi que de la technique : c’est-à-dire de quelle manière on peut passer d’une idée à la réalité. Notre objectif était donc de mettre au service du collectif un engagement social sur la question du logement et de la ville.

Nous vivions donc à cette époque un vrai vivier, un vrai échange vers une meilleure ouverture sur la société, sur les sciences humaines et sur la technologie contemporaine. C’en était fini de l’architecte artiste avec son nœud papillon et son esthétique traditionnelle. C’était donc le début d’un vrai laboratoire pour l’architecture, pour la société. Les étudiants architectes pouvaient enfin se confronter au réel !

Pas de commentaire.

LAISSER UN COMMENTAIRE


CAPTCHA Image
Reload Image