Ce nouveau numéro de Lumières de la Ville marque un tournant : Faire des vulnérabilités une boussole pour refaire la ville
Après avoir posé les bases de l’urbanisme du care dans un premier cycle, il nous faut aujourd’hui revenir au réel. Car penser le care sans regarder concrètement celles et ceux qu’il concerne, c’est rester à distance. C’est être hors-sol, déconnecté, bien pensant… En effet, certains groupes de nos sociétés font face à des enjeux spécifiques que l’on peut qualifier de vulnérabilités.
Aujourd’hui, nous faisons donc un choix : partir des vulnérabilités.
Non pas comme une catégorie à part, mais comme une boussole pour la fabrique urbaine. Car la vulnérabilité n’est pas l’exception. Elle traverse toutes nos vies et révèle une réalité fondamentale : notre interdépendance.
S’y intéresser, c’est changer de regard. C’est écouter d’abord celles et ceux que l’on entend peu et pas uniquement se limiter à des études de marché. C’est reconnaître que le dynamisme local se situe d’abord dans les usages, que l’expertise se situe dans les vécus, les fragilités du quotidien. C’est, enfin, rendre visible ce qui ne l’est pas : les relations d’attention qui permettent aux quartiers d’être “attractifs” ou plus précisément d’être vivants.
Dans ce contexte, regarder la ville à hauteur d’enfants n’a rien d’anodin.
Les enfants ne votent pas. Ils ne travaillent pas et donc ne sont pas rentables… Pourtant, leur place dans la ville dit beaucoup de nos priorités. Une ville qui les tolère plutôt qu’elle ne les accueille révèle une hiérarchie implicite des existences.
Mais penser la ville à hauteur d’enfants, ce n’est pas seulement observer. C’est leur donner une place réelle dans les projets.
L’entretien que nous avons mené avec Stéphanie Cagni, co-fondatrice de l’Atelier Popcorn et directrice de cabinet auprès de la maire du 3ᵉ arrondissement de Lyon en est une illustration concrète : la parole d’enfant, lorsqu’elle est prise au sérieux, transforme profondément notre manière d’aménager les espaces du quotidien. La ville permet alors aux enfants de jouer, d’explorer, d’être dehors.
C’est précisément ce que met en œuvre Adriane van der Wilk, de l’agence Les Enfants Dehors qui intègre également les besoins des adultes accompagnants dès la conception. Car une ville qui permet aux enfants de grandir dehors est une ville qui doit prendre soin de toutes et tous, notamment des femmes qui portent le plus souvent encore ce rôle d’accompagnement au quotidien.
Ce que révèlent les enfants dépasse donc leur seule condition.
Ils mettent en lumière une société qui peine à faire une place à celles et ceux qui demandent du temps, de l’attention, du soin. Une société qui valorise la performance et relègue ce qui ne l’est pas.
Et les signaux sont déjà là.
Les polémiques récentes sur la place des enfants dans les espaces Optimum à la SNCF, mais aussi les scandales touchant les dispositifs périscolaires ou l’Aide sociale à l’enfance, ne sont pas des faits isolés. Ils révèlent des défaillances plus profondes : une incapacité collective à voir, à écouter, à protéger celles et ceux qui en ont le plus besoin.
Face à cela, la fabrique urbaine est directement interpellée.
Car continuer à concevoir la ville sans partir des vulnérabilités, c’est, en creux, accepter que ces situations perdurent.
À l’inverse, adopter une approche fondée sur l’attention, l’écoute et les besoins réels, c’est créer les conditions pour que ces défaillances ne se reproduisent pas. C’est construire des environnements qui protègent, qui relient, qui rendent visibles.
Penser la ville à hauteur d’enfants et plus largement à hauteur de vulnérabilités, ce n’est pas adapter à la marge. C’est changer de logique. Passer d’un urbanisme de l’offre à un urbanisme des besoins.
Car une ville qui sait répondre aux fragilités est une ville plus juste pour toutes et tous.
Les vulnérabilités ne sont pas un sujet parmi d’autres. Elles sont un point de départ.
Une manière de lire autrement la ville.
Une manière de remettre l’attention à l’autre au cœur du projet urbain.
C’est ce déplacement que nous vous proposons d’explorer.


