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Les villes du Sud : qu’avons-nous à apprendre ?

DĂ©bat
La RĂ©daction , le 10 septembre 2019
Les mĂ©tropoles des pays du Sud, autrefois dit “pays en voie de dĂ©veloppement”, ont bien grandi ! DĂ©sormais innovantes dans de nombreux domaines et riches en expĂ©riences urbaines diverses, qu’ont-elles Ă  nous apprendre ? Comment se transforment-elles et comment nous en inspirer ?
Longtemps dirigĂ©e par les gangs des cartels, MedellĂ­n a su retourner la situation de sa ville et de ses espaces publics en moins d’une trentaine d’annĂ©es, un retournement exceptionnellement rapide et efficace qui en a fait un modĂšle de gouvernance et d’amĂ©nagement exemplaire pour les villes du sud. Incroyable ou tendance au changement dans les pays anciennement dit “en voie de dĂ©veloppement”, ce qui est sĂ»r c’est que les relations des villes du Sud et des villes du Nord tendent Ă  se rĂ©Ă©quilibrer. Les pays du sud, autrefois relativement dĂ©pendants des politiques urbaines occidentales, se sont aujourd’hui Ă©mancipĂ©es. 

Sous l’emprise d’un dĂ©veloppement urbain hors du commun et plus vulnĂ©rables aux catastrophes naturelles, elles doivent faire face Ă  de multiples dĂ©fis qui les obligent Ă  ĂȘtre plus imaginatives. Mais alors, d'oĂč puisent-elles ces ressources et solutions pour faire face aux enjeux actuels et aux multiples dĂ©fis Ă  venir, comment partagent-elles leurs connaissances et qu’ont-elles Ă  nous apprendre pour faire face aux menaces urbaines qui nous guettent ?

Les villes du sud, ces multiples laboratoires d’innovations urbaines

“ProgrĂšs”, c’était le terme clĂ© majoritairement utilisĂ© depuis le siĂšcle des lumiĂšres mais celui-ci n’est plus d’actualitĂ©. Si la technologie peut aider Ă  rĂ©pondre Ă  certains enjeux, elle ne peut pas rĂ©pondre Ă  tout. Les villes doivent dĂ©sormais faire preuve de rĂ©silience urbaine et pour faire la diffĂ©rence, elles misent sur la crĂ©ativitĂ© et l’innovation qui permettront de rĂ©pondre aux dĂ©fis contemporains comme le changement climatique ou l’urbanisation accĂ©lĂ©rĂ©e de certaines mĂ©tropoles. 

Le “modĂšle de don” ou de “transfert des savoirs-faires” comme le prĂ©cise Jean-Pierre Gautry, de l’association française des urbanistes sont devenus des concepts qui n’ont plus de sens car les solutions europĂ©ennes adaptĂ©es Ă  une situation et Ă  une Ă©poque, ne le sont pas aux enjeux auxquels font face les pays du sud : une mutation accĂ©lĂ©rĂ©e et une pluralitĂ© de situations. Il est donc dĂ©sormais davantage question de “partage d’expĂ©rience”, valant aussi bien dans un sens comme de l’autre. 

Ce basculement s’est rĂ©vĂ©lĂ© en AmĂ©rique latine, par exemple, avec la multiplication de nouvelles politiques publiques urbaines en faveur de la population. Dans les annĂ©es 2000, la rĂ©gion se fait remarquĂ©e pour son cĂŽtĂ© novateur dans le domaine des transports avec les Bus Rapid Transit (BRT) comme le MetroBus Ă  Mexico. Celui-ci circule sur une piste qui lui est dĂ©diĂ©e permettant de rendre son service presque aussi rapide et rĂ©gulier qu’un mĂ©tro. 

Crédit photo ©Bady Qb via Unsplash



D’ailleurs, l’architecture et l’urbanisme ont Ă©tĂ© d’importants leviers mobilisĂ©s Ă  MedellĂ­n pour sa transformation. La ville a d’abord changer la mobilitĂ© en dĂ©veloppant l’usage du vĂ©lo Ă  Bogota, ce qui a permis aux habitants de se rĂ©approprier l’espace public. Une reconquĂȘte qui s’est Ă©galement faite par l’amĂ©nagement d’infrastructures publics comme le Parc bibliothĂšque España ou le systĂšme de tĂ©lĂ©cabines, Metrocable qui a reliĂ© une des communautĂ©s les plus dĂ©favorisĂ©s au reste de la ville. 

Si les pays africains misent beaucoup sur les technologies, d’autres projets Ă©manent des citoyens qui mettent en place des initiatives locales. C’est le cas d’Edith Fuyane qui lutte contre la faim et la malnutrition par le dĂ©veloppement de l’agriculture urbaine Ă  Bulawayo, au Zimbabwe. Loin du film “le garçon qui dompta le vent”, histoire vraie de William Kamkwamba, un petit garçon ayant construit une Ă©olienne au Malawi par ses propres moyens pour sauver les rĂ©coltes de son village, cet exemple dĂ©montre nĂ©anmoins que ces cas ne sont plus des exceptions, mais que la tendance Ă  l’autonomisation des habitants se dĂ©mocratise. 

MĂȘme si l’innovation technologique et numĂ©rique ne suffit pas, elle appuie la gestion urbaine comme l’application MapatĂłn Ă  Mexico qui facilite l’utilisation des transports en commun par l'intelligence collective et citoyenne. L’entrepreneure, Ajaita Shah, de son cĂŽtĂ©, a pu Ă©tendre l’accĂšs Ă  l’énergie solaire dans de nombreux villages au Rajasthan, en Inde, Ă  travers Frontier Markets qui met en place des centres de dĂ©tails pour donner aux familles l’accĂšs Ă  des lampes qui fonctionnent Ă  l’énergie solaire. D’autres solutions comme Laboratoria, une organisation Ă  Lima, donnent aux femmes l’opportunitĂ© de s’émanciper Ă  travers l’apprentissage des technologies pour un impact social et innovant.

Les solutions sur la mobilitĂ© sont dirigĂ©es par des politiques publiques assez prĂ©cises mais les nombreuses initiatives sociales, environnementales, Ă©conomiques qui Ă©mergent d’entreprises ou de citoyens sont telles qu’elles marchent parfois de maniĂšre verticale et non horizontale. Les liens et les rĂ©seaux restent Ă  construire pour une organisation optimale du changement. Les pays du sud l’ont bien compris et commencent dĂ©jĂ  Ă  se rejoindre pour tracer la feuille de route vers des projets qui s'intĂšgrent dans des stratĂ©gies plus globales.

CoopĂ©ration sud-sud : comment les villes du Sud s’entraident-elles ?

Si les solutions fusent depuis quelques annĂ©es un peu partout dans les pays du sud, l’échange de bonnes pratiques est aussi indispensable pour favoriser l’innovation et accĂ©lĂ©rer le changement. Et les villes du sud n’ont pas attendu pour se concerter et affronter les obstacles qui entravent leur croissance. Le prix Guangzhou, prix international de l’innovation urbaine de la ville de Guangzhou, en Chine mĂ©ridionale, en est un exemple. Ce sont dĂ©sormais les villes du sud qui organisent des rĂ©unions internationales, au sein de leur pays, pour penser la ville de demain.

Crédit photo ©Vincent Chan via Unsplash



Cette coopĂ©ration mise aussi sur la planification urbaine pour mieux insĂ©rer les initiatives dans des politiques publiques afin qu’elles puissent prendre de l’ampleur et accĂ©lĂ©rer leur impact. Le prix Guangzhou de 2019 a d’ailleurs rĂ©compensĂ© un territoire tout entier au Mexique pour sa stratĂ©gie visant Ă  dĂ©velopper des approches innovantes pour rĂ©pondre Ă  des dĂ©fis urbains avec les habitants. Ce prix concerne la rĂ©gion mĂ©tropolitaine de Guadalajara rĂ©unissant 9 municipalitĂ©s autour d’un plan commun contraignant visant une utilisation communes des terres. 

L’Inde s’inscrit dans cette Ăšre de la “sharing economy” avec la plateforme numĂ©rique India Urban Data Exchange qui met les villes en relation pour Ă©changer des donnĂ©es et trouver des solutions, Ă  partir de la technologie, sur des thĂ©matiques comme la sĂ©curitĂ© des femmes, la mobilitĂ© intelligente ou encore les rĂ©ponses d’urgence. LancĂ© par le ministĂšre du logement et des affaires urbaines en 2015, l’initiative vient d’un programme, Smart Cities Mission, visant la transformation urbaine des villes.

Si la planification Ă  l’échelle d’une rĂ©gion ou d’un pays se dĂ©veloppe, il est aussi question d’établir des accords de coopĂ©ration entre divers pays sur des intĂ©rĂȘts communs. La crĂ©ation de plateformes d’échanges est aujourd’hui indispensable car les villes du sud ont souvent des enjeux urbains similaires. L’association internationale Metropolis tente de trouver des solutions sur ces enjeux communs de mĂ©tropolisation. Pour cela, elle travaille avec un rĂ©seau de plusieurs mĂ©tropoles Ă  l’international pour construire des programmes de coopĂ©ration entre villes. Les plus grands bidonvilles se retrouvent en Asie, en AmĂ©rique latine et en Afrique par exemple et doivent tous faire face Ă  des dĂ©fis communs : accĂšs Ă  l’eau, raccordement Ă  l’électricitĂ© et au systĂšme de rĂ©cupĂ©ration des eaux usĂ©es. 

Mais les enjeux sont tout aussi singulier d’une ville Ă  l’autre. S’ils concernent des dĂ©fis primaires, la maniĂšre d’apporter la solution ne sera pas la mĂȘme. La question de l’accueil des rĂ©fugiĂ©s diffĂšrent d’un pays Ă  l’autre, en fonction de sa capacitĂ© d’accueil et de la temporalitĂ© de la crise par exemple. Aussi, sur fond d’une histoire fracturĂ©e, les townships de Cap Town, en Afrique ne prĂ©sentent pas les mĂȘmes enjeux que les favelas de Rio de Janeiro qui se sont progressivement construites avec l’exode rural du pays. 

C’est pourquoi les rĂ©ponses sont complexes et peuvent prendre du temps, particuliĂšrement dans la mise en oeuvre de politiques publiques. Mais en prenant conscience des obstacles qui freinent leur dĂ©veloppement, comme la prise de dĂ©cision liĂ©e aux mĂ©andres de la bureaucratie ou encore du clientĂ©lisme, les villes du sud s’accordent sur ce point : les processus de prise de dĂ©cision doivent changer. 

Pour y remĂ©dier, le rĂ©el enjeu est de favoriser des politiques urbaines qui priorisent les citoyens. Pour cela, ils doivent pouvoir travailler main dans la main pour Ă©valuer les dĂ©fis urbains, leurs Ă©volutions et se donner les moyens de s’entraider. Si l’on peut apprendre de ce partage de savoir en cours, les habitants sont aussi des ressources encore plus ingĂ©nieuses. Las d’attendre la mise en place de politiques publiques, ils dĂ©cident souvent de mettre en place eux-mĂȘme des solutions qui permettent d’amĂ©liorer leur qualitĂ© de vie.

Que nous apprennent les villes du sud ?


La mobilisation citoyenne et la solidaritĂ© sont de mises dans les pays oĂč il est difficile de compter sur le gouvernement. Ainsi, les habitants Ă©changent et s’entraident naturellement. Le premier lieu qui regorge d’initiatives, ce sont les bidonvilles, Ă  la fois rĂ©servoirs de problĂšmes et de solutions. 

En ThaĂŻlande, Codi, une organisation communautaire crĂ©Ă©e en 1992, met en oeuvre des moyens pour que les habitants des bidonvilles puissent rĂ©amĂ©nager leurs lieux de vie et ainsi faire face aux problĂ©matiques de leur quartier. Parmi les options, Codi propose de rĂ©soudre les difficultĂ©s liĂ©es aux logements par l’amĂ©lioration des infrastructures de leurs habitations ou le rĂ©amĂ©nagement de leur quartier par la dĂ©marche “reblocking” qui consiste Ă  dessiner des plans et Ă  rĂ©amĂ©nager l’emplacement des maisons Ă  l’intĂ©rieur du bidonville. 

Mais dĂšs leur naissance, les bidonvilles ont Ă©tĂ© le coeur d’innovations urbaines, sociales et Ă©cologiques, par la densitĂ©, le recyclage, la modularitĂ©, la flexibilitĂ© des amĂ©nagements ou encore le tout-piĂ©ton, devenant des laboratoires urbains. De plus, la pauvretĂ© et le manque de moyen favorise l’ingĂ©niositĂ© et l’entraide. Si tout n’est pas Ă  prendre, il existe tout de mĂȘme de nombreuses sources d’inspiration comme les mobilisations participatives observĂ©es. 

Parmi elles, l’organisation d’un concours incitant les jeunes du bidonville de Dandora, Ă  Nairobi, Ă  imaginer des projets collaboratifs pour reconquĂ©rir les espaces publics, mais aussi Rio eu amo eu cuido Ă  Rio de Janeiro ou Mi parque Ă  Santiago, au Chili, qui consiste Ă  s’emparer d’espaces publics abandonnĂ©s pour les transformer en parcs. 

Des solutions qui pourraient inspirer les pays accueillant de plus en plus de migrants car les problĂ©matiques qui concernent les bidonvilles sont sensiblement les mĂȘmes que les campements de migrants, si ce n’est que la vocation d’un bidonville n’est pas d’ĂȘtre un lieu de passage mais un lieu oĂč l’on habite. En Europe, la France, l’Espagne et l’Italie sont les pays qui comptent le plus de ces campements !

Si les villes du sud nous en apprennent beaucoup par la rĂ©silience de leurs habitats informels, elles sont aussi souvent les premiĂšres Ă  devoir relever des dĂ©fis liĂ©s aux enjeux environnementaux. Avec le rĂ©chauffement climatique et l’augmentation des chaleurs urbaines un peu partout dans le monde, il est possible de s’attendre Ă  des climats en Europe proches de ceux des villes du sud rien qu’à la fin du siĂšcle ! 

Les solutions actuelles d’architecture ou d’amĂ©nagement des rues pour crĂ©er des Ăźlots de fraĂźcheur dans les villes du sud peuvent ĂȘtre un modĂšle d’inspiration pour faire face aux dĂ©fis Ă  venir comme le propose l’architecture de la ville de Ait-ben-Haddou, au Maroc avec son systĂšme de ventilation. Durban, ville cĂŽtiĂšre d’Afrique du Sud la plus pauvre du pays en est un autre exemple. Face Ă  la sĂ©cheresse, le uMngeni Ecological Infrastructure Partnership a Ă©tĂ© mis en place afin de protĂ©ger ses espaces naturels humides qui stockent l’eau et la restituent progressivement. Le concept d’oasis urbaine tire ainsi de nombreux procĂ©dĂ©s des villes du sud comme le choix des matĂ©riaux, des couleurs, des dispositifs d’ombrages, des systĂšmes de retenue, de circulation et de diffusion d’eau pour crĂ©er des Ăźlots de fraĂźcheur. 

Si les villes du sud ont beaucoup Ă  nous apprendre, ce n’est pas pour autant qu’on en oublie les enjeux urbains actuels et les risques de prĂ©carisation croissante de la population. Il s’agit surtout de montrer que les villes du sud ont une capacitĂ© de rĂ©gĂ©nĂ©ration et de rĂ©silience importante parfois sous-estimĂ©e, alors que leur impact pourrait ĂȘtre dĂ©multipliĂ© si on reconnaissait l’intĂ©rĂȘt de ces autres modes de faire. D’autant plus que ces solutions doivent faire preuve d’une incroyable ingĂ©niositĂ© pour s’affranchir des obstacles et trouver des rĂ©ponses adaptĂ©es Ă  chaque situation locale.

Crédit photo ©chuttersnap via Unsplash



Avec le rĂ©chauffement climatique qui annonce de nouveaux dĂ©fis pour les pays occidentaux, les pays du sud deviennent une source de solutions dont il devient urgent de s’inspirer. Un renversement de situation qui les place dans une position d’apprentissage. Alors par quels moyens s’enrichir de ces autres pratiques urbaines pour nos villes europĂ©ennes ? Pourquoi ne pas envoyer plus d’acteurs de la ville sur le terrain Ă  travers des ateliers internationaux comme le propose les Ateliers de Cergy ou les ateliers de l’ONG Urbanistes du monde ?

Photo de couverture ©Daniel Vargas  via Unsplash





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