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Berlin : 30 ans de réunification

DĂ©bat
La RĂ©daction , le 08 novembre 2019
La chute du mur de Berlin, qui a marquĂ© l’histoire et la gĂ©ographie de la ville, fĂȘte ses 30 ans. Le 9 novembre 1989 s’achevait 28 ans de sĂ©paration entre Allemagne de l’Est et Allemagne de l’Ouest : les deux espaces urbains bien distincts se font alors face et se redĂ©couvrent, dans un contexte de renouveau social et politique pour une capitale rĂ©unifiĂ©e. Quelle place conserve le souvenir du mur dans le Berlin actuel ?
Pendant 28 ans, deux Berlins se sont dĂ©veloppĂ©s, avec des modĂšles Ă©conomiques, sociaux et culturels diffĂ©rents, voire mĂȘme opposĂ©s. La construction du mur en 1961 a entraĂźnĂ© une rĂ©organisation du systĂšme de transports, avec pas moins de 16 stations de mĂ©tro  devenues des stations fantĂŽmes ! Les quelques liens, que certains habitants ont essayĂ© de faire perdurer en construisant notamment des tunnels souterrains, montrent ce qu’il y a de brutal dans le fait d’imposer une frontiĂšre en plein milieu d’un centre urbain. 

SurnommĂ© « mur de la honte » en Allemagne de l’Ouest, le mur laisse derriĂšre lui nombre d’espaces vacants ou de bĂątiments qui changent de fonction : la question de dĂ©truire les traces de cette histoire si singuliĂšre se pose. Aujourd’hui, on remarque plusieurs initiatives commĂ©moratives dans la ville de Berlin, et cela des musĂ©es dĂ©diĂ©s Ă  cette mĂ©moire aux Ɠuvres de street-art plus spontanĂ©es. Les formes d’expression et les traces historiques s’expriment de diffĂ©rentes maniĂšres. 

Comment le travail de mĂ©moire s’intĂšgre et marque aujourd’hui la ville de Berlin ? Comment cette mĂ©moire rĂ©sonne-t-elle dans l’expĂ©rience que font les diffĂ©rents usagers de l’espace urbain ? En quoi ces Ă©vĂ©nements ont influencĂ© le dĂ©veloppement urbain, et se ressentent encore dans l’expĂ©rience que l’on peut faire de la ville ?

  Une mémoire physique
Le mur lui-mĂȘme est emblĂ©matique de l’histoire de Berlin, et participe Ă  façonner son identitĂ© autant que son organisation. Encore aujourd’hui, certains pans de mur sont visibles, et intĂ©grĂ©s au paysage urbain : comme la cĂ©lĂšbre East Side Gallery, un musĂ©e Ă  ciel ouvert avec un pan de mur peint par diffĂ©rents artistes, ou encore le tronçon de Mauerpark dont les graffitis se renouvellent sans cesse, au grĂ© des street-artistes qui s’y intĂ©ressent. Plus qu’un tĂ©moignage du passĂ©, ils signalent la rĂ©appropriation par les habitants d’une histoire encore rĂ©cente et complexe. 

  Ce qui est frappant Ă  Berlin, c’est la diversitĂ© des formes que prend la commĂ©moration dans l’espace urbain : dans toute la ville, des pavĂ©s suivent le tracĂ© du mur au sol. À Prenzlauer Berg, une balade urbaine avec panneaux explicatifs, photographies, et installations en mĂ©tal, illustre l’histoire d’un quartier autrefois sĂ©parĂ© en deux. Et d’autres prennent des allures monumentales, comme la statue de l’artiste amĂ©ricain Jonathan Borovsky, nommĂ©e « Molecule Man », qui se dresse au milieu du fleuve Spree et qui symbolise la rĂ©unification des trois quartiers de Kreuzeberg, Treptow et Friedrichshain, autrefois sĂ©parĂ©s par le mur.



Le “Molecule Man”, symbole de la rĂ©unification des quartiers de Kreuzberg, Friedrichshain, et Treptow CrĂ©dits photos : Alexandra Roux

    La morphologie urbaine tĂ©moigne Ă©galement de l’histoire de Berlin, avec des diffĂ©rences entre l’ancien secteur Est et l’ancien secteur Ouest, encore perceptibles aujourd’hui. En effet, le No Man’s Land qui entourait la frontiĂšre est aujourd’hui encore visible Ă  l’est, avec des espaces laissĂ©s vacants, et un vide encore bien prĂ©sent. L’architecture qui entoure la fameuse Alexanderplatz reste Ă©galement un symbole de la culture soviĂ©tique.   

 Les différentes mémoires : pour les touristes, pour les habitants  
La ville est investie de maniĂšre diffĂ©rente selon les populations et les usagers, et cela vaut aussi pour les espaces relatifs Ă  l’histoire et Ă  la mĂ©moire de Berlin. Les guides touristiques prĂ©sentent quelques hauts-lieux de la mĂ©moire, comme la porte de Brandebourg, le musĂ©e de la DDR ou le mĂ©morial de la Shoah, lieux qui sont particuliĂšrement investis et mis en avant dans la stratĂ©gie touristique de la ville. Ce qui peut se comprendre, puisque ce sont des symboles et des lieux dĂ©livrant un regard historique autour d’une approche pĂ©dagogique et de transmission. 

  Cependant, l’exemple de checkpoint Charlie est trĂšs rĂ©vĂ©lateur : avec 3,5 millions de touristes chaque annĂ©e le lieu est dĂ©criĂ© par les habitants pour son manque d’authenticitĂ©, et la commercialisation d’une histoire, avec des ventes de morceaux de murs et de gadgets en tout genre. Le panneau indiquant le passage de la frontiĂšre entre secteur soviĂ©tique et secteur amĂ©ricain serait faux, et la possibilitĂ© de se faire tamponner son passeport pour quelques euros participe Ă©galement de cet aspect commercial.

  ParallĂšlement Ă  cela, d’autres lieux tĂ©moignent de traces plus discrĂštes et ancrĂ©es dans la vie urbaine, dans l’espace du quotidien. À Kreuzeberg, des dalles dorĂ©es sont incrustĂ©es dans les pavĂ©s, pour rappeler la mĂ©moire des dĂ©portĂ©s juifs. Il s’agit d’une Ɠuvre de l’artiste berlinois Gunter Demning. De tels Ă©lĂ©ments tĂ©moins d’une histoire plus intime sont prĂ©sents aujourd’hui dans plusieurs villes europĂ©ennes comme Paris, et ils constituent une marque commĂ©morative discrĂšte, pour les initiĂ©s ou les concernĂ©s, sans nĂ©cessairement attirer les foules. Il s’agit de traces d’une mĂ©moire loin des grands symboles, de celle du quotidien, qui appartient davantage aux habitants.

  Ces diffĂ©rents espaces, plus ou moins mis en lumiĂšre, montrent le dĂ©calage possible entre l’expĂ©rience spatiale et l’attachement des populations Ă  certains lieux, ou Ă  certains signes dans l’espace urbain. Cela rĂ©vĂšle aussi des stratĂ©gies memoriales diffĂ©rentes avec certains lieux davantage mis en scĂšne comme vecteurs de histoire de la ville.   

  Berlin aujourd’hui  
L’identitĂ© berlinoise, qui se caractĂ©rise par une forte prĂ©gnance de la culture alternative, est elle aussi nĂ©e d’une pĂ©riode de flou juridique et foncier aprĂšs la chute du mur. La rĂ©unification a donc permis l’émergence de nouvelles formes d’occupation, de rĂ©novation et d’usages de l’habitat, encore en vigueur aujourd’hui. Quelque part, la mĂ©moire s’incarne donc Ă©galement dans les pratiques quotidiennes des habitants, ainsi que dans leur maniĂšre de s’approprier aujourd’hui l’espace public. 

  Cette pĂ©riode a donc participĂ© Ă  façonner des pratiques spatiales, sociales qui perdurent encore aujourd’hui, tel un hĂ©ritage, et qui sont dĂ©sormais normalisĂ©es comme parties prenantes de la culture berlinoise contemporaine. Un moyen de surpasser cet Ă©vĂ©nement traumatique, et de s’en servir pour crĂ©er de nouvelles maniĂšres d’investir les espaces urbains de part et d’autres de l’ancien mur. Une nouvelle culture urbaine qui fait aujourd’hui la renommĂ©e de Berlin. À tel point, d’ailleurs, que ces Ă©lĂ©ments font complĂštement partie du paysage urbain berlinois, notamment pour des populations jeunes qui n’ont pas connu le mur qui ont parfaitement intĂ©grĂ© cet hĂ©ritage.  

Crédits photos : Alexandra Roux



Lorsque les villes sont encore trĂšs marquĂ©es par des Ă©vĂ©nements historiques rĂ©cents, les questions de la mĂ©moire, de la reconstruction, et enfin de la rĂ©silience, sont toujours complexes. À Beyrouth, le centre a Ă©tĂ© entiĂšrement reconstruit et rĂ©novĂ©. À Sarajevo, les impacts de balles sont encore prĂ©sents sur les murs, et les vastes cimetiĂšres qui entourent la ville sont visibles depuis le centre.   

Des grands projets de rĂ©amĂ©nagements pour faire table rase, aux reliques discrĂštes de l’espace quotidien, la mĂ©moire trouve diffĂ©rentes formes et diffĂ©rentes places dans la ville. Comment diffĂ©rentes mĂ©moires peuvent-elles cohabiter ? Comment fait-on mĂ©moire dans des villes en perpĂ©tuelle Ă©volution ? 

Le cas de Berlin Ă©claire sur la façon dont la rĂ©unification a permis d’inscrire la mĂ©moire de la chute du mur dans une culture urbaine propre Ă  chacun des berlinois, dans la maniĂšre de pratiquer, s’approprier leur ville et la co-construire. Un hĂ©ritage qui forge le Berlin d’aujourd’hui. 

Photo de couverture : Alexandra Roux  

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