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Le complotisme est-il urbain ou rural ?

Débat
La Rédaction , le 12 janvier 2018
En début de semaine, un sondage IFOP a été publié pour la Fondation Jean-Jaurès et pour le média Conspiracy Watch. Cette enquête, menée auprès d’un échantillon de plus de 1000 personnes a créé énormément de remous dans le monde médiatique. Plus précisément, les résultats qui y ont été publiés démontrent une grand tendance de la part des français à croire en au moins une théorie du complot. 79 % de la population interrogée est en effet prête à soutenir une des théories présentées dans le sondage.

Terre plate, virus du SIDA créé par l’industrie pharmaceutique, inexistence du réchauffement climatique… la crédulité à ces exemples ou à certaines légendes urbaines est édifiante. En compagnie de Rudy Reichstadt, rédacteur en chef de Conspiracy Watch, essayons de comprendre de quelles manières le monde urbain peut influer sur notre crédulité face à l’essor des théories complotistes.
Des théories qui isolent le monde rural du monde urbain.

Les théories complotistes alimentent depuis plusieurs siècles les fantasmes de nombreux adhérents, qui voient en elles toutes les réponses aux questions parfois mystérieuses qu’il se posent, sur la vie, sur les gouvernements, sur les intentions réelles des personnes qui nous entourent… Régulièrement, de nouvelles idées surgissent dans les esprits et font l’objet d’une attention médiatique notable.

En 2001 par exemple, le lit du fleuve Somme connaît une crue particulièrement virulente. À tel point que la commune d’Abbeville, située dans le département de la Somme en Hauts-de-France, subit à ce moment une forte inondation de ses rues. Dans l’incompréhension d’une telle montée des eaux, certains habitants ont rapidement évoqué l’idée d’un complot qui visait à sacrifier la ville au profit de Paris, située en amont. « Certains dénonçaient l’existence d’un genre de robinet qui permettait de préserver la capitale en déversant toute l’eau excédentaire sur Abbeville », se souvient Rudy Reichstadt. « D’après la théorie, c’est la visite du Comité International Olympique à Paris dans le cadre de sa candidature aux Jeux Olympiques qui aurait poussé les pouvoirs publics à sacrifier les villes de province. Bien entendu, il s’est finalement avéré que la rumeur d’Abbeville était totalement fausse ».



12 ans plus tard, en 2013, une autre rumeur a fait preuve d’une grande notoriété médiatique. La « rumeur du 93 », principalement développée juste avant les élections municipales de 2014 est un nouvel exemple d’un rapport particulier entre le complotisme et le monde urbain. Le rédacteur en chef se souvient : « Selon la rumeur, le département de Seine-Saint-Denis (93) avait passé des accords secrets avec des communes ou des départements qui étaient davantage ruraux, comme à Niort, à Limoges etc. L’idée véhiculée concernait des autobus entiers de populations d’origine immigrée et qui étaient envoyées dans ces communes la nuit ». Les habitants locaux avaient lancé cette théorie absurde suite à l’augmentation dans leurs villes de populations d’origine africaine, nord-africaine, rom... « À cette époque rythmée par les élections, le Front National avait joué sur cette théorie pour renforcer sa vision de la politique auprès des habitants. D’ailleurs, les villes concernées ont connu à ce moment une légère montée des votes en faveur du parti d’extrême droite... »



Ces deux exemples démontrent de manière sous-jacente qu’il existe un clivage entre la métropole de Paris ultra-urbanisée, et le reste de la France métropolitaine. Sans même évoquer le monde rural, les villes provinciales de taille moyenne sont également le terreau de théories complotistes qui n’incriminent pas spécialement une idée urbaine, mais qui en tout cas renforcent l’idée selon laquelle une entité urbaine importante, comme celle de Paris, pourrait être un acteur dans les complots qui visent les villes plus modestes. « À Abbeville comme dans les villes concernées par la rumeur du 93, surgit un sentiment d’abandon émanant de la population locale. C’est ce sentiment-là, ce sentiment de « Paris face à la province », qui semblerait en effet être l’origine de la montée du complotisme en France », nous confie Rudy Reichstadt.

L’agglomération parisienne face aux communes rurales

Si d’après le fondateur de Conspiracy Watch, « l’idée du sondage IFOP n’était pas de définir concrètement ce clivage entre l’agglomération parisienne et la province », il nous est possible au vu des données disponibles d’essayer de tisser un lien avec le fait d’habiter dans une commune rurale ou bien au sein de l’agglomération parisienne. En d’autres termes, les habitants des communes rurales ne seraient-ils pas davantage exposés à être partisans des théories du complot ?

Les résultats disponibles dans le rapport du sondage démontrent en effet une légère tendance à davantage croire aux théories du complot lorsque l’on habite dans une commune rurale. De manière générale, les divergences ne semblent pas extrêmes, mais apparaissent avec une grande régularité dans ce sens. Par exemple, 43 % des personnes habitant en commune rurale dénigrent l’intégrité des élections en France contre 31 % dans l’agglomération parisienne. 20 % des habitants des communes rurales pensent que les traînées blanches derrière les avions sont des produits chimiques déversés délibérément, contre 14 % à Paris. On pense à 40 % dans les zones rurales que le SIDA a été inventé par l’industrie pharmaceutique, contre 28 % dans la capitale.



La tendance ne semble donc au maximum différenciée que d’une dizaine de points, mais il apparaît toutefois que l’adhésion à des théories complotistes soit davantage acceptée par les habitants des commune rurales. Mais d’après Rudy Reichstadt, la véritable différence est principalement liée à la méthode de s’informer sur les différents sujets dont il est question dans le sondage. « Par la presse papier, par Internet, par la radio ou par les réseaux sociaux, on découvre selon ces critères de véritables différences d’opinions. Je ne suis pas certain que le fait d’habiter en ville soit en fin de comptes directement lié aux résultats ».

Un apprentissage et une information à renforcer

Comment définir alors la source de cette émergence complotiste ? Monde urbain, ou mauvaise information ? Les deux critères sont-ils liés ? Rudy Reichstadt reste méfiant quant à l’élaboration d’hypothèses qui n’ont pas encore été approuvées dans le cadre de sondages. « Mais il serait en effet intéressant de se pencher plus profondément sur ces questions-là ». En tout cas aujourd’hui, les nombreuses rumeurs semblent largement ancrées dans un grand nombre de têtes, qu’elles soient urbaines ou non. L’ambition aujourd’hui est donc non seulement d’essayer d’en avoir une approche critique pour déconstruire les arguments avancés, mais surtout de réfléchir à des méthodes d’enseignement et d’information qui permettent à chacun de se forger une idée qui n’est pas forcément issue d’un fantasme très médiatisé.

« Mon média est consacré à l’approche critique des opinions complotistes. Nous avons une approche qui est clairement engagée contre celles-ci et je pense que l’éducation au sens large a un grand rôle à jouer pour freiner les théories de complots. Qu’il s’agisse des médias ou de l’éducation scolaire, il est prouvé que lorsque l’on maîtrise une discipline, il y a davantage de résistance face aux théories en tous genres ».

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