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De la biodiversité en ville, est-ce impossible ?

Débat
La Rédaction , le 10 mai 2019
Dans un rapport sur la question de biodiversité publié le 6 mai dernier, 150 experts de l’ONU sonnent l’alarme : environ un million d’espèces végétales et animales sont menacées d’extinction. Dans un monde où la part d’espaces urbanisés croît chaque année, est-ce que la ville peut se mettre au service de la protection de celles-ci et favoriser la biodiversité urbaine ?
On estime que plus de 10% de la superficie mondiale de terres émergées sont des zones urbanisées. Selon l’Insee en 2010, en France, c’est 22% du territoire qui est dédié à la ville. L’action humaine a donc profondément modifié une large partie du territoire mondial, supprimant peu à peu les habitats naturels de millions d’espèces animales et végétales. Les écosystèmes naturels se sont vus bouleversés par l’apparition d’infrastructures nécessaires au bien-être humain, et par l’activité urbaine engendrant une pollution des eaux, des sols et de l’air. Un désastre écologique qui pousse depuis quelques années à une prise de conscience générale sur le besoin de repenser la place de la nature en ville et à l’intégration de logiques favorisant la biodiversité dans l’aménagement urbain. Mais alors comment peut-on adapter la ville à ces problématiques naissantes ? Les espèces végétales et animales sont-elles les bienvenues en ville ? Finalement peut-on conjuguer biodiversité et urbanité ?

La ville, un espace anti-nature ?
De la cité antique et médiévale close dans ses remparts, à la ville industrielle et ses faubourgs, jusqu’aux méga-villes couplée de l’urbanisation générale du monde, la place de la nature dans la construction de nos espaces urbains ne semble pas avoir été intégrée. Aujourd’hui les constats sont évidents : le besoin de densification du bâti pour l’accueil de nouvelles populations a peu à peu détruit les écosystèmes naturels pour laisser place à l’artificialisation des sols (souvent désastreuse en terme de gestion de l’eau).


L'artificialisation des sols empêche l’action naturelle des végétaux et de la terre dans l'absorption des eaux pluviales ©Unsplash

 

La concentration des activités humaines dans un territoire réduit a engendré, au fil des années, une pollution générale des sols, des eaux et de l’air, réduisant à néant les chances de développement et de survie de nombreuses espèces végétales et animales en milieu urbain. L’artificialisation des espaces verts en ville, à la recherche d’un esthétisme de nature contrôlé et propre, a poussé à la sélection d’espèces au détriment d’autres pourtant essentielles. Les traitements de ces espaces, avec l’injection de traitement chimique pendant de nombreuses années, ont appauvri les écosystèmes présents, impactant alors l’équilibre écologique nécessaire. De plus, l’activité continue des villes impliquant notamment un éclairage des espaces publics la nuit, a fortement perturbé le rythme de vie de nombreuses espèces nocturnes, les affaiblissant fortement.

La nature et la vie sauvage ne semblent donc pas avoir leur place en ville. La transformation des espaces naturels en espaces artificiels a, certes, poussé certaines espèces à s’adapter mais elle a surtout causé la disparition de la grande majorité de la flore et faune locale. Triste constat lorsque l’on connaît les bienfaits que cette dernière peut apporter à l'homme.  

La biodiversité au service du bien-être urbain
La biodiversité urbaine garantie un bon nombre de services écosystémiques essentiels à la vie urbaine et aux hommes. Dans un premier temps, elle est le support de régulation de bon nombre de phénomènes : les eaux pluviales sont absorbées par différents végétaux, ainsi que dans les sols, permettant d’évacuer les surplus et limiter les risques de débordements. Les différents végétaux participent également à l’amélioration de la qualité de l’air (fixation du CO2 et des particules polluantes), des eaux (filtration naturelle), et permettent l’apport de fraîcheur lors des périodes estivales étouffantes en ville (lutte contre les îlots de chaleur). Les différents insectes favorisent la pollinisation essentielle au cycle de vie naturel. La présence animale en ville joue quant à elle également un rôle clé dans la gestion des déchets, certaines espèces se nourrissant de nos poubelles et nos égouts.

La biodiversité participe également au service d’approvisionnement, certes à une échelle réduite par rapport au milieu rural, avec les jardins de particuliers ou partagés présents en ville. Elle est surtout le support des espaces récréatifs pour les urbains : les parcs et jardins sont prisés par les habitants, permettant de se re-connecter à la nature le temps d’un moment. La présence de végétation au sein des villes a inconsciemment un impact sur notre état psychique : le critère de la présence d’espaces verts à proximité du lieu de vie est un des éléments décisifs dans le choix d’un logement. La nature apaise, et dans des modes de vie urbain de plus en plus denses et stressants, ce n’est pas négligeable.

L’action invisible de la biodiversité sur un espace urbain est bel et bien au service de l’amélioration de la vie urbaine. Souvent ignorée par les urbains, il est donc indispensable de la maintenir et de favoriser son développement.

Des solutions d’aménagement pour la survie des espèces
En 2007, suite aux réflexions issues du Grenelle de l'Environnement, le gouvernement constitue un « socle de ce qui pourrait être une stratégie de développement durable fondée sur le triple objectif de lutte contre le réchauffement climatique, de préservation de la biodiversité et de réduction des pollutions ». La question de la protection de la  biodiversité, et notamment urbaine, est posée. Loin d’en faire malheureusement un enjeu majeur en matière de politique, quelques initiatives sont cependant mises en place.

On choisit de réfléchir à l’échelle nationale, régionale et locale à des schémas de cohérence écologiques en faveur de la préservation de la biodiversité : ainsi des réseaux, appelés trames bleues et vertes, sont créés pour former des continuités écologiques terrestres et aquatiques. Ces corridors écologiques permettent de relier différents réservoirs de biodiversité. Les villes n’ont pas échappé à la logique d’intégration de trame verte et bleue sur leur territoire : leur mise en place reste malheureusement complexe (à cause de la forte densité de bâti) et coûteuse. Certains grands axes routiers et ferroviaires peuvent endosser le rôle de corridor, en assurant bien sûr la possibilité pour les espèces de passer d’un côté à l’autre. L’aménagement de ces trames bleues et vertes en ville ne doivent pas être uniquement guidé par l’envie de proposer des nouveaux espaces verts de détente aux habitants, mais par une réelle connaissance des enjeux écologiques au service d’une biodiversité urbaine.


Les bords du canal de la Dêule à proximité de Lille ont été réaménagé dans une logique de corridor écologique en faveur de la réimplantation d’espèces végétales et de la biodiversité ©Wikimedia Common



La loi biodiversité, adoptée en 2016, quant à elle, a initié l’intégration de la protection de la biodiversité dans les aménagements urbains. Avec ses 174 articles, elle pose de nouveaux principes clés : parmis eux la solidarité écologique obligeant de tenir compte des effets environnementaux possibles d’une décision sur les territoires voisins, et la non-régression du droit à l’environnement, c’est-à-dire l’obligation de compenser la perte de biodiversité provoqué par un projet d’aménagement dans un “site naturel de compensation”.  

Des mesures soulignées par les acteurs de la protection de biodiversité mais qui semblent cependant peu efficaces pour le maintien de cette dernière. Certains aménageurs, grâce au système de compensation, ne se préoccupent finalement que peu de la biodiversité locale. C’est d’ailleurs ce qui a permis à la justice de Grenoble de faire annuler le projet très contesté de construction d’un Center Parc, en les condamnant pour avoir réinjecter les pertes de biodiversité dans des territoires trop éloignés et inadaptés à son accueil.

La modification des PLU (Plan Local d’Urbanisme) peut être un bon levier pour agir à des échelles réduites sur la sauvegarde d’une biodiversité urbaine. La municipalité de Savigny-sur-Orgue (91) a ainsi par exemple inscrit dans son PLU la mise en place de passages à petits animaux (notamment hérisson) dans les clôtures de séparation entre les jardins des propriétés. De quoi favoriser le développement de ces espèces qui peuplent les territoires péri-urbains.

Micro-installations et expérimentations citoyennes : repenser les logiques écologiques
À une échelle plus réduite, une multitude d’actions se mettent en place pour favoriser la présence de la biodiversité en ville. Ce sont majoritairement des actions citoyennes qui se révèlent avoir un véritable impact sur cette dernière, et renforcer les trames vertes qui sont difficiles à mettre en place en milieu urbain.

La végétalisation des fenêtres et des balcons en ville favorisent l’implantation et le développement d’insectes et d’espèces animales indispensables à la pollinisation et au cycle de vie végétal. Une enquête réalisée par le service de trame bleue et verte a permis d’évaluer l’évolution de la végétalisation des espaces extérieurs privatifs dans Paris. Sur un échantillon de 50 rues réparties sur 5 arrondissements parisien, cette étude révèle qu’en un siècle le nombre de fenêtres végétalisées est passé de 2% à environ 20%, de quoi être optimiste pour un avenir plus vert en ville. De même, l’installation de façades végétales, ou même la végétalisation de certaines bâtisses historiques peut permettre de créer des écosystèmes et continuités écologiques au service de la biodiversité.

Le développement de jardins participatifs en ville et l’aménagement végétal des coeurs d’îlots de copropriété, avec l’intégration d’une logique de gestion écologique, offre également de nouveaux espaces de biodiversité dans les villes. La labellisation de réservoirs de biodiversité, dans des espaces vacants ou en friche, entre également dans une prise de conscience d’une nécessité d’offrir de la place à la nature dans les espaces urbains denses. L’installation de nichoirs et abris aux espèces animales et insectes peut également faciliter leur réintégration en ville et améliorer leur développement en leur offrant de nouveaux habitats.


Au jardin des plantes à Paris des abris à insectes ont été installés pour enrichir la biodiversité urbaine ©Lumières de la ville

 

Il est clair que la biodiversité urbaine reste limitée et ne pourra être aussi riche qu’à la campagne à cause de l’activité urbaine. Cependant, elle reste un élément clé dans la vie et le bien-être urbain. Celle-ci n’est donc surtout pas à négliger. L’ensemble des actions initiées ont déjà montré leur impact positif depuis une dizaine d’années, il serait donc bon qu’elles deviennent systématiques dans le développement de nos villes. Néanmoins, il est important de comprendre que les efforts initiés en milieu urbain ne doivent pas compenser l’action humaine dévastatrice dans les territoires ruraux et péri-urbains, où de véritables enjeux de sauvegarde de milieux d’habitats naturels sont d’actualité et cruciaux pour limiter réellement notre impact sur l’environnement. L’expansion de l’urbanisation, toujours plus gourmande en terres, provoque des dégradations et destructions bien souvent irréversibles pour de nombreuses espèces … Alors allons vers une urbanité plus maîtrisée qui sait penser l’avenir sur le long terme en intégrant la biodiversité comme une richesse pour notre monde de demain

Photo de couverture - Unsplash .  

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