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FĂȘtes foraines : le Carrousel est-il toujours Ă  la mode ?

DĂ©bat
La RĂ©daction , le 23 octobre 2019
35 000, c’est le nombre de fĂȘtes foraines qui se dĂ©roulent en France chaque annĂ©e ! Entre festivitĂ©s populaires et tradition urbaine, retour sur une pratique pluri-centenaire.
Foire aux Plaisirs de Bordeaux, Foire Saint-Romain Ă  Rouen, Super-FĂȘte Saint-Michel Ă  Toulouse : le mois d’octobre marque le retour des foires et fĂȘtes foraines dans nos villes. À Lyon, la Vogue des Marrons, festivitĂ©s annuelles qui s’étendent aujourd’hui sur 6 semaines, cĂ©lĂšbre son 152e anniversaire. La fĂȘte foraine est initialement un espace de rencontres et d’animations en plein centre-ville. Foire-thĂ©Ăątre, music-hall, magie et illusions, spectacles, jeux, elle transforme les centres urbains de maniĂšre Ă©phĂ©mĂšre, et se veut le reflet des Ă©volutions techniques et sociĂ©tales.

Quelle place occupe aujourd’hui la fĂȘte foraine dans la ville et en quoi permet-elle de repenser nos centres urbains ? Quelle spĂ©cificitĂ© conserve-t-elle, Ă  l’ùre du divertissement institutionnalisĂ© ?

Une tradition vieille comme nos villes

L’implantation des arts forains en milieu urbain est une tradition qui remonte au Moyen- ge, avec le dĂ©veloppement des spectacles de rue par les saltimbanques dans les foires. Le siĂšcle des LumiĂšres y a apportĂ© des spectacles Ă  la limite entre magie et chimie, ainsi que la vulgarisation publique des innovations scientifiques et techniques pour les populations urbaines. Mais c’est au XIXe siĂšcle que la fĂȘte foraine devient un vĂ©ritable fait social, une fĂȘte populaire, accessible et destinĂ©e Ă  tous.

La fĂȘte foraine est Ă  la fois nomade, Ă©phĂ©mĂšre et coutumiĂšre, associĂ©e Ă  certaines pĂ©riodes de l’annĂ©e. Animant les centres-villes, elle est un espace d’échanges et de rencontres. Artistes, marchands et bonimenteurs diversifient leurs activitĂ©s, pour Ă©gayer places et carrefours, et drainer le public vers les attractions spectaculaires et l’effervescence de l’évĂ©nement. Si elle atteint son apogĂ©e Ă  la Belle Époque, elle perpĂ©tue encore aujourd’hui un mode de divertissement rituel de la vie urbaine. D’ailleurs, en 2017, les arts forains sont mĂȘme inscrits Ă  l’inventaire du patrimoine culturel immatĂ©riel français !

@miless via unsplash


VĂ©ritable expĂ©rience sensible, la fĂȘte foraine est associĂ©e Ă  une esthĂ©tique spĂ©cifique : couleurs vives, mouvements, manĂšges bariolĂ©s, jeux de lumiĂšres. Les stands de confiserie et leur odeur particuliĂšre, les bruits des attractions et de la foule, participent Ă  crĂ©er un imaginaire extravagant directement associĂ© aux arts forains, que les visiteurs connaissent bien.

ÉlĂ©ment central de la culture urbaine des XIXe et XXe siĂšcles, les arts forains tĂ©moignent d’un prĂ©cieux hĂ©ritage en termes de savoir-faire technique et mĂ©canique, qui se transmet de gĂ©nĂ©rations en gĂ©nĂ©rations. On peut notamment Ă©voquer le « Carrousel Galopant » de la foire luxembourgeoise de Schueberfouer, en service depuis 1898 et qui a fonctionnĂ© Ă  la vapeur jusqu’en 1906. Aujourd’hui, son existence est menacĂ©e, car son propriĂ©taire actuel pense Ă  prendre sa retraite. Il a mĂȘme Ă©tĂ© question, il y a quelques annĂ©es, que la Ville rachĂšte le manĂšge ! Plus qu’une tradition, la fĂȘte foraine devient une institution. Pourtant, sa popularitĂ© et ses usages changent, et son image auprĂšs des riverains aussi.

Quand forains et riverains ne font pas bon ménage

L’essence de la fĂȘte foraine, c’est d’associer espace public urbain avec expĂ©rience festive, ce qui n’empĂȘche pas de susciter quelques contestations de la part des riverains. Il s’agit tout de mĂȘme d’une fĂȘte bruyante, du fait des attractions et de la foule. Pour ne pas attiser les possibles conflits d’usage, la rĂ©glementation est de mise : c’est le cas de la ville de Troyes, qui dĂšs 2012, a mis en place une charte de bon voisinage entre riverains et forains. MalgrĂ© cela, la fĂȘte foraine participe Ă  repenser les possibilitĂ©s d’usage d’un lieu, et en modifie les temporalitĂ©s. À Lyon, l’annuelle Vogue des Marrons dĂ©place pour un temps le cĂ©lĂšbre marchĂ© quotidien de la Croix-Rousse.

Ces Ă©volutions amĂšnent les pouvoirs publics Ă  repenser les lieux dĂ©diĂ©s aux fĂȘtes foraines. Au Mans, par exemple, la mairie a souhaitĂ© cette annĂ©e dĂ©placer la fĂȘte foraine de la place des Quinconces au site du Panorama, lĂ©gĂšrement excentrĂ© par rapport Ă  l’emplacement annuel. Alors que la fĂȘte de printemps a Ă©tĂ© annulĂ©e, celle de la Toussaint est Ă  nouveau compromise. L’ouverture Ă©tait prĂ©vue pour le 15 octobre, mais des nĂ©gociations sont en cours entre les pouvoirs publics et les forains, qui refusent de s’installer en pĂ©riphĂ©rie. Traditionnellement, la centralitĂ© constitue l’essence de la fĂȘte foraine, et permet d’assurer plus de public. Elle est destinĂ©e aux populations urbaines, aux passants, Ă  tous ceux qui peuvent se laisser tenter par un bout de fĂȘte en pleine ville.

De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les forains dĂ©plorent aujourd’hui la prĂ©carisation de l’emploi et la marginalisation progressive des arts forains. C’est notamment ce que revendique l’association Le Monde Festif, destinĂ©e Ă  fĂ©dĂ©rer et dĂ©fendre les artisans forains, et crĂ©Ă©e en 2001 autour d’une vision : « si les fĂȘtes foraines venaient Ă  disparaĂźtre, nous perdrions une part de rĂȘve et de magie, accessible Ă  l’ensemble de notre sociĂ©té». Comment prĂ©server aujourd’hui les arts forains face Ă  la concurrence du divertissement ? Comment Ă©viter qu’ils deviennent excessivement commerciaux ?

FĂȘte foraine, festival ou parc d’attraction ?

Aujourd’hui, les fĂȘtes foraines n’attirent plus le mĂȘme public : de la grande roue aux manĂšges, du tir Ă  la carabine en passant par la pĂȘche Ă  la ligne, l’évolution des attractions rassemble aujourd’hui en grande partie les familles et les enfants. Le dĂ©veloppement d’autres types de divertissements, accessibles et gratuits depuis chez soi sur internet, amenuise l’intĂ©rĂȘt des dĂ©monstrations scientifiques et techniques des XVIIIe et XIXe siĂšcles. L’institutionnalisation du thĂ©Ăątre et du cinĂ©ma, ainsi que la multiplication de festivals spĂ©cialisĂ©s sur ces thĂ©matiques, modifient les formes du spectacle de rue. De plus en plus, les fĂȘtes foraines s’orientent vers des attractions Ă  ‘sensations fortes’, qui prennent de la hauteur et de la vitesse, dĂ©veloppant le sensationnel et le spectaculaire pour conserver leur attractivitĂ©.

@gohrhyyan via unsplash


En effet, l’apparition du festival au XXe siĂšcle, sa prolifĂ©ration gĂ©ographique, reprend la forme de la fĂȘte foraine, mais se spĂ©cialise : gastronomie, musique, arts visuels, les thĂ©matiques sont nombreuses, et attirent un public d’experts ou d’intĂ©ressĂ©s, tout en gardant le charme de l’évĂ©nement Ă  la fois Ă©phĂ©mĂšre et rĂ©gulier. À l’inverse, les parcs d’attractions reprennent l’esprit d’animation, les activitĂ©s actuelles de la fĂȘte foraine, dans une forme de divertissement institutionnalisĂ© et permanent. NĂ©cessitant certaines infrastructures consĂ©quentes, ces derniers se trouvent gĂ©nĂ©ralement en pĂ©riphĂ©rie.

AssociĂ©e au centre-ville, Ă  l’espace public, la fĂȘte foraine se distingue encore des parcs d’attractions privĂ©s et pĂ©riphĂ©riques, dans lesquelles on paie un ticket d’entrĂ©e pour y passer la journĂ©e. La fĂȘte en elle-mĂȘme est gratuite, ce sont les attractions qui sont payantes, souvent ouvertes jusque dans la soirĂ©e, ce qui lui permet de garder son aspect spontanĂ© et public. En occupant ainsi les places, les rues, les carrefours, cette festivitĂ© pluri-centenaire vient apporter de l’enchantement en centre-ville en y rappelant le goĂ»t de la fĂȘte et de l’amusement.

FĂȘte foraine Ă  Moscou @nikolayv via unsplash


De plus en plus, elle prĂ©sente aussi des spectacles de lumiĂšres, de sons, grĂące au dĂ©veloppement des outils numĂ©riques : la fĂȘte foraine se rĂ©invente. À Nantes, l’installation des « Machines de Nantes » remet au goĂ»t du jour les prouesses mĂ©caniques et techniques, montrĂ©es au public, et permet de faire le lien avec le passĂ© industriel de la ville. L’interaction avec les machinistes, la construction de nouveaux Ă©lĂ©ments par l’atelier, en font un spectacle vivant, hĂ©ritier des dĂ©monstrations technologiques qui ont alimentĂ© les foires des siĂšcles passĂ©s.

Entre tradition culturelle et Ă©volutions sociĂ©tales, les arts forains se dĂ©veloppent avec l’utilisation de nouveaux outils, de nouvelles formes, mais gardent un point commun au fil des annĂ©es : leur place demeure en centre-ville. Ils s’insĂšrent dans le temps et l’espace du quotidien, tout en y apportant un esprit de cĂ©lĂ©bration et de partage. Ne sont-ils pas, aujourd’hui plus qu’hier, des Ă©lĂ©ments clĂ©s pour un retour de l’émerveillement en milieu urbain ?

Photo de couverture : @gwellsizraw via unsplash

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