Que peut un projet urbain pour une personne qui peine à nourrir sa famille, pour celle qui renonce à sortir la nuit ou pour un habitant qui voit disparaître, transformation après transformation, les lieux auxquels il était attaché ? Ces questions peuvent sembler éloignées de la programmation d’un parc ou d’un équipement. Elles devraient pourtant en constituer le point de départ. Car derrière les fonctions que nous attribuons aux espaces, il y a des vies, et des difficultés auxquelles l’aménagement peut apporter des réponses.
C’est le sens du deuxième principe de l’urbanisme du care : prendre en compte les vulnérabilités comme une part essentielle du projet urbain pour que ce dernier puisse y répondre. Ce principe nous engage à comprendre ce qui fragilise les personnes dans leur quotidien et la manière dont ces fragilités se cumulent. La chaleur dans un logement, l’éloignement des commerces, le manque de lieux pour se retrouver ou la difficulté à se déplacer ne constituent pas des sujets indépendants. Ils se rencontrent dans une même vie. À nous de les faire également se rencontrer dans le projet.
Mais cette attention exige de reconnaître aux habitants et aux habitantes une place dans la définition même de ce qui sera réalisé. Trop souvent encore, nous les invitons à réagir à des programmes dont les grandes orientations sont déjà arrêtées. Concevoir les programmes ensemble suppose d’accepter que leur expérience puisse déplacer la commande. Le dialogue compétitif qui fut proposé dans Quartiers de demain ouvre cette possibilité. Les pratiques réunies dans ce numéro permettent d’en observer les traductions concrètes, mais aussi les difficultés.
À Marseille, Claire Gautier, cofondatrice de l’agence Folléa-Gautier, montre comment l’alimentation relie les difficultés économiques et les conditions de logement. Les habitants et les habitantes deviennent donc forcément une ressource sur laquelle le projet peut prendre appui. À Manosque, Sara Castagné, qui dirige l’agence de conception lumière Concepto, interroge leurs usages nocturnes. Ensemble, leurs approches permettent d’élargir la programmation à des dimensions de l’existence que nos pratiques professionnels rendent parfois invisibles.
Cette ambition demande également de rendre la conception accessible. À Corbeil-Essonnes, Martial Marquet, avec Martial Marquet Studio et l’équipe h2o architectes, fait de la préparation de crêpes une manière de discuter d’un projet urbain dans une ancienne chaufferie. Dans le parc de la Ponsonne, à Manosque, Florent Lévêque, de l’agence Topotek 1, met en place un jeu permettant de mettre en discussion les usages. Ces dispositifs donnent à chacun des moyens concrets d’exprimer ses attentes, de comprendre celles des autres et de participer aux arbitrages qui construisent un projet collectif.
Encore faut-il que cette participation puisse produire des effets. Au Mans, Florian de Pous, de l’agence Dadour de Pous, et Achille Bourdon, de l’agence Civil Architecture, interrogent, à travers leurs propositions respectives pour l’immeuble Laffitte, les tensions entre attentes de changement, attachements à l’existant et décisions déjà prises.
Je suis convaincu que la programmation est un moment essentiel pour refaire société. Elle nous permet de discuter de ce dont nous avons besoin, de ce que nous pouvons partager et des solidarités que nous souhaitons rendre possibles. Concevoir les programmes ensemble, c’est donner à cette discussion une portée concrète : faire en sorte que l’attention accordée aux vies transforme durablement les lieux.
Yoann Sportouch
Rédacteur en chef


